Rencontres

Les rencontres, les interviews des acteurs de la vie musicale.

Thibaut Lenaerts, à propos de César Franck

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L’année 2022 est marquée par les célébrations des 200 ans de la naissance de César Franck. Le label Musique en Wallonie (qui fête ses 50 ans) fait paraître un album d'œuvres chorales qui comporte nombre de découvertes. Le Chœur de Chambre de Namur dirigé par  Thibaut Lenaerts est la cheville ouvrière de cet enregistrement primé d’un Millésime de Crescendo Magazine. Nous rencontrons Thibaut Lenaerts pour parler de César Franck et ouvrir au niveau rédactionnel l’année Franck 2022.  

L’album "De l’Autel au Salon" présente des œuvres chorales du compositeur César Franck. C’est un versant trop peu connu  de son legs. Quelles sont les caractéristiques de ces pièces ? 

Certains des motets ont été édités et ont connu un certain succès : on parle ici par exemple du "Domine non secundum" ou du "Dextera" sans parler du célèbre "Panus Angelicus". D’autres sont tombés dans l’oubli car non édités, recopiés à la main et chantés pour une circonstance particulière (les inédits que j’ai retrouvés entres autres à la Bibliothèque Nationale de France). Toutes ces pièces pourtant méritent une meilleure place car elles permettent de découvrir un compositeur de génie mais aussi un musicien touchant et sincère, aussi bien dans la musique religieuse que profane. Au niveau vocal, ce qui frappe c’est que cela "tombe bien" dans la voix, et ce, pour toutes les voix ; c’est très agréable, sans aucune contrainte. Il y a bien quelques tournures harmoniques plus complexes "à la Franck" mais ce dernier se souvenait toujours qu’il composait le plus souvent pour des chorales de paroisse ou des cercles d’amateurs.

Est-ce qu’il y a un style du César Franck “choral”  ? 

Au départ, je ne pensais pas qu’il y avait un style "choral" Franck mais que sa musique s’inscrivait dans cette période de la seconde partie du XIXe où l’on cherche à redynamiser la musique liturgique comme Saint-Saëns ou Fauré, tous issus de la fameuse école Niedermeyer. Au fur et à mesure de l’assemblage du programme, et naturellement lors de l’enregistrement, nous fûmes frappés par la beauté et la puissance de sa musique, aussi bien dans les grands motets que dans les pièces plus intimistes. Tout ceci était bien loin des poncifs et des idées d’un Franck lourd et ennuyeux !

Adrianne Pieczonka à propos de Clara Schumann

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Nos amis canadiens mobilisent les plus hautes compétences musicales du pays pour un projet qui explore les univers de Robert et Clara Schumann ainsi que de Johannes Brahms autour de l’Orchestre du Centre national des Arts sous la direction d’Alexander Shelley. Ce projet confronte des oeuvres symphoniques avec des lieder et pour cette deuxième étape discographique, la soprano Adrianne Pieczonka est une invitée de prestige. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec l’une des plus grandes chanteuses de notre temps. 

​​Vous participez à une série d'enregistrements qui mettent en lumière Robert et Clara Schumann et Johannes Brahms. Si Robert Schumann et Johannes Brahms sont très connus, Clara Schumann est encore très en retrait en termes de notoriété. Est-il important pour vous de participer à ce renouveau de Clara Schumann ?

Il est très important pour moi de participer à la reconnaissance de la musique de Clara Schumann. Jusqu'à ce que je me lance dans ce projet de CD, je n'avais jamais interprété de lied de Clara Schumann, ce qui, pour être honnête, m'embarrasse un peu. Il est important que les lieder et les œuvres vocales de compositrices, vivantes ou décédées, soient plus largement interprétés et appréciés -par les hommes comme par les femmes.

Nous savons que Clara a passé une grande partie de sa vie de femme mariée à s'occuper des besoins de son mari et de ceux de ses huit enfants. Robert lui-même admet que Clara n'a pas pu consacrer suffisamment de temps à la composition en raison de ses obligations familiales. Avoir découvert les lieder de Clara a été un merveilleux cadeau, certainement une lueur d'espoir pendant la période de pandémie.

Quelles sont les qualités musicales des œuvres de Clara Schumann ?

Elles sont souvent comme des petits bijoux ou des gemmes, très douces et touchantes. L'adoration et la dévotion qu'elle vouait à Robert sont évidentes dans le cadre romantique de nombre de ses lieder. Beaucoup d'entre eux ont un aspect de rêve. Plus rare est le lied qui est plus fougueux dans le rythme et l'accompagnement (Lorelei et Am Strande par exemple).

Marin Alsop, à propos de Hindemith 

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La cheffe d’orchestre Marin Alsop fait l’évènement avec un album consacré à des partitions de Paul Hindemith. Pour cet enregistrement, la musicienne est au pupitre du  ORF Radio-Symphonieorchester Wien dont elle assure la direction musicale depuis septembre 2019. Crescendo Magazine est heureux d’échanger avec elle pour parler de Paul Hindemith mais aussi de ses projets avec sa phalange viennoise.  

Votre premier enregistrement avec l'orchestre de l'ORF est consacré à Paul Hindemith ? Qu'est-ce qui vous séduit chez ce compositeur ? 

Hindemith est un compositeur extrêmement sous-estimé, dont l'œuvre est à la fois surprenante et inspirante.

Le choix éditorial pour cet album est assez surprenant car les partitions présentées sur ce disque sont liées à l'opéra. D'autres chefs d'orchestres préfèrent souvent les grandes partitions orchestrales. L'opéra est-il un bon moyen de découvrir ce compositeur ? 

L'opéra était un médium extrêmement important pour Hindemith et la narration de l'opéra correspondait à la philosophie et à sa pensée progressistes. Les œuvres présentées sur ce disque ont toutes d'énormes fondements moraux et éthiques et semblent particulièrement pertinentes en ces temps de division et de tumulte.

L'image d'Hindemith plutôt aride et conservateur est aujourd'hui monnaie courante, mais ces premières œuvres et les opéras Nusch-Nuschi et Sancta Susanna étaient radicaux et proches de "l'avant-garde". Quelles sont les particularités du jeune Hindemith dans le modernisme des années 1920 ? 

Censuré, critiqué et pris entre des tendances musicales contradictoires, Hindemith a suivi son propre chemin. Son engagement en faveur de la Gebrauchsmusik ("musique d'usage") était sa réaction aux complexités trop intellectuelles et techniques d'une grande partie de la musique émergente du XXe siècle, complexités qui avaient tendance à aliéner tout le monde sauf les personnes très instruites. Hindemith était attaché à l'inclusion et à l'accès pour tous. En tant qu'éducateur, il n'avait pas son pareil.

Tatiana Samouil, violoniste 

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Figure incontournable du violon en Belgique, Tatiana Samouil a été finaliste du Reine Elisabeth et violon solo de l’Orchestre Symphonique de La Monnaie. Elle est désormais une soliste et une chambriste acclamée qui enseigne en Belgique et en Espagne. Alors qu’elle fait paraître un album à l’âme musicale Tzigane chez Indesens, la musicienne répond aux questions de Crescendo-Magazine    

Votre nouvel album se nomme “Gipsy Journey”, il explore des musiques d’Enescu, Ravel,Weinberg et Bartók. Comment avez-vous conçu ce programme ?

J’ai été invitée pour un récital par le Festival Radio France à Montpellier. La thématique que nous a donnée le festival et qui avait été déterminée avec le Mémorial du Camp de Rivesaltes était d’évoquer la mémoire des Roms. La première œuvre que David Lively et moi-même avons immédiatement choisie était la Sonate n° 3 d'Enescu qui est un compositeur très cher à mon cœur. Le génial George Enescu, qui est, à mon sens, une des plus importantes figures et personnalités du XXe siècle, n’occupe pas la place qui lui revient et qu’il mérite, y compris dans le répertoire des violonistes, sans même parler de ses œuvres symphoniques ou de son opéra !

La famille de mon père est originaire de la même région de Roumanie que celle d’Enescu. Si on en croit la légende, je suis la descendante de plusieurs générations de lautar (musiciens traditionnels en Roumanie et Moldavie) ! Pendant que je préparais cette sonate, mon père m’a raconté beaucoup d’histoires incroyables qui, dans mon esprit, ont fait directement le lien avec les thèmes qu’Enescu a utilisés dans la sonate. Le récital s’est tellement bien passé que nous avons décidé avec David de sortir ce « live » en CD. Pas une note n’a été retouchée, vous écoutez ici le concert live !

On connaît assez bien les œuvres d’Enescu, Ravel et Bartók, mais la Rhapsodie sur un thème moldave de Weinberg est très peu connue. Que pouvez-vous nous en dire ?

Mon père est roumain et moldave, alors tout ce qui vient de Moldavie me touche directement et m’émeut. J’ai découvert cette Rhapsodie il y a quelques années. Ce concert était une occasion rêvée pour intégrer la musique de Weinberg au récital.

Maya Levy, Prokofiev et Piazzola 

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La jeune violoniste Maya Levy est l’un des grands talents émergents de la scène musicale belge. Alors qu’elle fait paraître un album intitulé "Lockdown” qui propose des œuvres de  Prokofiev et Piazzolla (avec la complicité du violoniste Hrachya Avanesyan), la jeune musicienne déborde d’énergie et se lance dans de nouveaux projets. May Levy répond aux questions de Crescendo Magazine  

Votre nouvel album s’intitule "Lockdown". Il met en relief Prokofiev et Piazzola. Comment avez-vous choisi ce titre et ce programme ?

La concrétisation de ce disque nous est venue naturellement lorsque, emails après emails, les annulations et reports s'enchaînaient. Les concerts, les festivals, les projets d’enregistrements, les concours.. Tout ! Il était  impossible de se projeter avec certitude. Alors vivant à 2, étant tous deux violonistes, et étant en quarantaine à ce moment-là, nous avons tout simplement décidé d’enregistrer notre propre album chez nous. De plus, ce programme nous permettait de saluer le centenaire de la naissance de Piazzolla, ainsi que de rendre hommage à Prokofiev qui lui même avait vécu un ‘vrai’ lockdown humain durant ses années passées en URSS. A ce titre, notre ‘lockdown’ dû à la crise sanitaire faisait petite mine à côté du sien.

Ce programme était-il déterminé avant la pandémie ou cette dernière vous a-t-elle conduits à changer les œuvres envisagées pour cet album ?

C’est effectivement la pandémie qui nous a soufflé ce projet à l’oreille. Tout d’abord de jouer à deux et puis ce programme qui reflétait bien notre état d’esprit à ce moment-là… La noirceur de Prokofiev, et la mélancolie de Piazzolla.

 Anaëlle Tourret, harpiste 

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La harpiste Anaëlle Tourret fait paraître un enregistrement qui met en perspective André Caplet, Benjamin Britten, Paul Hindemith et Heinz Holliger, à travers des partitions qui explorent les potentialités de son instrument. Crescendo Magazine échange avec cette musicienne installée à Hambourg où elle occupe les postes de harpe solo au NDR Elbphilharmonie Orchester et d'enseignement à la Hochschule für Musik und Theater 

Votre album “Perspectives” met en relief des compositeurs de plusieurs pays et de styles très différents : Caplet, Britten, Hindemith et Holliger. Comment avez-vous conçu cet album ? 

Ce programme dont la trame s'articule autour d'un spectre temporel commun -le XXe siècle- est profondément ancré dans mon parcours musical et artistique. Ces quatre compositeurs et leurs œuvres respectives pour harpe font partie d'un socle dont la richesse me porte encore aujourd'hui. Il s'agissait, au-delà de figer des reflets sonores à travers un disque, de concrétiser une démarche artistique nourrie au fil des années. 

On a souvent, dans notre imaginaire collectif, l’image de la harpe instrument de salon et de sympathiques pièces de genre. Comment les compositeurs du XXe siècle, en premier lieu ceux présentés sur votre album, sortent-ils de ces conventions ? 

Bien que comptant parmi les plus anciens instruments, ce n'est qu'au début du XXe siècle que la facture la plus récente de la harpe moderne fait son apparition, ce qui suscita un nouvel intérêt pour les compositeurs de cette période. Le XXe siècle fut ainsi le théâtre de nombre d'innovations techniques, digitales et sonores pour la harpe ; le reflet ici par ces quatre compositions, chacune originalement composée pour l'instrument et présentant une forme de nouveauté, bouleversant les aspects établis et ouvrant de nouveaux champs de possibles. 

Ce sont ces éléments absolument fascinants qu'il me tenait à coeur de transmettre, car si ces pièces font à présent partie intégrante de notre répertoire -tout comme celui plus romantique dont on a parfois l'image, il s'agissait à travers elles d'ouvrir de nouvelles perspectives d'écoute et de vision de cet instrument. 

Musique en Wallonie, un anniversaire musical 

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Le label Musique en Wallonie célèbre ses 50 ans. En un demi-siècle, Musique en Wallonie s'est imposé à travers le monde comme un vecteur de diffusion essentiel du patrimoine belge et une vitrine exceptionnelle pour les artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Crescendo-Magazine rencontre Jean-Pierre Smyers, le Président de Musique en Wallonie asbl pour évoquer le bilan et les perspectives pour l'un des plus beaux joyaux culturels du plat pays

A l'occasion de cet anniversaire, assez unique dans la vie d’un label, quel bilan tirez-vous de ce demi-siècle au service du patrimoine musical ? 

Tout d’abord, je reste fasciné par l’ampleur du travail sur le répertoire ! Ce dernier est immense et nous n’avons pas fini d’en faire le tour ! Musique en Wallonie a exhumé des partitions de compositeurs que l’on ne connaissait pas et parfois des partitions oubliées de compositeurs connus. Nous avançons au fur et à mesure, au fil des recherches et des découvertes des musicologues de nos Universités. A chaque étape de ce travail, on se rend compte qu’il y a de belles choses à faire. Un autre trait rétrospectif est la continuité au fil des générations de musicologues qui se succèdent et ce passage de témoin nous permet de poursuivre le travail à l’inverse d’autres labels très liés à une personnalité et dont la survie est en jeu lors d’un événement de la vie comme un départ ou un décès. Un dernier point réside dans le plaisir que nous procure le travail et cet enthousiasme qui traverse toute l’équipe, des artistes aux graphistes en passant par les rédacteurs des notices. C’est une immense joie et un plaisir quotidien !  

Dans la première partie de son existence, Musique en Wallonie était associé à d’autres labels avant de devenir une structure indépendante. Qu’est-ce qui vous a motivé à cette transition ? 

Ce n’est pas tout à fait un changement car les productions sont devenues autonomes et lorsque nous travaillons avec d'autres labels, il y avait une répartition du travail, des coûts et des domaines de compétences. Cependant les dernières parutions en collaboration avaient tendance à masquer l'apport de Musique en Wallonie qui n’était pas assez visible au titre de porteur du projet. Il était indispensable que les choses soient plus claires et nous avons alors changé de cap.

Le Trio Spilliaert :  à propos de Désiré Pâque 

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Dans le cadre des célébrations de ses 30 ans, le label Cyprès fait paraître une intégrale des trios du compositeur liégeois Désiré Pâque, par les musiciens de Trio Spilliaert. Figure majeure de la musique, Désiré Pâque n’est que trop négligé, dès lors il est important de saluer cette parution. Cette dernière est l’occasion d’une interview en trio avec les artistes (Jean-Samuel Bez, violon, Guillaume Lagravière, violoncelle et Gauvain de Morant, piano).

Le nom de Désiré Pâque est désormais bien peu connu ; en dehors de mentions dans des ouvrages universitaires, il a presque complètement disparu. Qu’est ce qui a poussé le Trio Spilliaert à s’intéresser à ses Trios à clavier ? 

Jean-Samuel Bez : la rencontre avec le compositeur est un peu le fruit du hasard. Nous avons toujours beaucoup de plaisir à dénicher des trios oubliés et nous sommes tombés sur une biographie d'un dénommé Pâque mentionnant l’existence de trois trios. C'est Philippe Gilson, éminent musicologue et spécialiste de Pâque, qui nous a indiqué la présence des manuscrits autographes au Conservatoire de Liège et nous en a procuré une copie, sur laquelle nous jouons d'ailleurs toujours actuellement ! La première prise de contact avec le style inhabituel de Pâque nous a incité à programmer le premier de ces trios au festival Varga en France à l'été 2016. Le retour positif du public nous a alors donné envie de poursuivre la découverte des autres trios. Il y a toujours une certaine magie à faire revivre de la sorte une musique oubliée depuis presque un siècle ! Mais dans ce cas, c'est à vrai dire un langage à part qu'il nous aura fallu explorer et domestiquer, et voir évoluer en essayant de mieux comprendre le compositeur pendant les quatre années suivantes... redonner vie à une œuvre endormie est une vraie aventure ! 

Rencontre avec Nelson Freire

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Il y a un peu plus de deux ans, dans le cadre des ICMA, Nelson Freire acceptait de rencontrer notre confrère et ami Luis Sunen (scherzo.es). Un dialogue pertinent, intime, sincère comme l'était l'artiste en toutes circonstances. Retrouvons-le ici.

A l'âge de 74 ans, dont 70 au piano, Nelson Freire recevra ce 10 mai le Prix d'Excellence pour l'ensemble de sa carrière qui lui sera remis à Lucerne, dans le cadre du Gala annuel des International Classical Music Awards.  Enfant prodige, doté dès ses débuts d'une étonnante virtuosité, son parcours s'est construit sur la liberté et la classe interprétative, dans une harmonie de la technique et de l’intelligence que l’on ne rencontre que chez très peu de pianistes. En imaginant que tout cela lui soit inné et qu’il ait juste veillé à y rester fidèle, la conversation avec le grand artiste brésilien -à voix très douce, imprimant une cadence qui suggère à la fois discrétion et finesse- se déroule dans un calme chaleureux.
Pour Scherzo, membre espagnol du jury, c’est Luis Sunen qui l’a rencontré dans une loge du Palacio de la Opera de La Coruna, en pleine répétition de ses concerts avec l'Orquesta Sinfonica de Galicia.

 Vous allez recevoir l'ICMA Liftetime Achievement Award. Pourtant, aux côtés de vos prédécesseurs, Menahem Pressler, toujours actif, ou Aldo Ciccolini, qui a joué jusqu'à son décès, vous êtes encore un enfant ?

Eh bien, un enfant... Je reviens souvent à mon enfance, je me souviens de beaucoup de choses du passé, mais quand il s'agit de musique, je regarde toujours devant. J'ai eu plusieurs vies. Je dirais jusqu'à sept vies différentes, chacune bien identifiable, marquées parfois de changements radicaux et elles font comme une somme qui donne une vie entière, la mienne. Une, mais bien divisée en sept parties.

Une vie qui commence presque au piano. À l'âge de trois ans, selon la légende.

En fait, j'ai commencé à jouer à 4 ans. Je suis né à Boa Esperança et quand j'ai eu six ans, nous sommes allées vivre à Rio de Janeiro pour que je puisse continuer mes études. A 46 ans, mon père, pharmacien, a dû changer de métier et travailler dans une banque. Et à 14 ans, à Vienne, je vivais seul....

Pierre Bibault face à Steve Reich 

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Le guitariste Pierre Bibault fait l’évènement avec un album intégralement consacré à Steve Reich publié chez Indesens. Crescendo Magazine rencontre ce musicien  pour un entretien dédié à ce grand compositeur américain.   

Vous consacrez un album entier à des pièces de Steve Reich. Comment avez-vous découvert ce compositeur ? 

Je l’ai découvert sur le tard, je l’avoue, grâce à l’un de mes professeurs de musicologie à l’Université Paris 8, en 2003. Depuis, plus je l’écoute, plus je creuse, plus je suis impressionné par sa richesse. À bien des égards, je ne comprends pas qu’on ait pu qualifier sa musique de « minimaliste » ; bien au contraire, pour moi, c’est plutôt une musique « maximaliste ». Certes, le matériau musical de base, avec lequel Steve Reich compose, est minimal, mais la façon dont il le manie, et sans parler du résultat, est d’une richesse confondante, avec toutes ces couches sonores qui se superposent, légèrement décalées, selon des déphasages immédiats ou subreptices, faisant soudain émerger des rythmes, des textures…

Ce monstre sacré de la musique de notre temps vient de célébrer ses 85 ans. Alors que certaines musiques des avant-gardes de la seconde ½ du XXe siècle sonnent à nos oreilles de manière surannée et obsolète, la musique de Steve Reich continue de séduire toutes les générations. Qu’est-ce qui fait ce succès pour nos oreilles contemporaines, y compris les plus jeunes ? 

 Je pense que c’est lié à plusieurs facteurs.  Tout d’abord, je crois, parce que les oreilles contemporaines sont intimement liées à l’enregistrement, ce que n’étaient pas -de fait- les oreilles des siècles précédents. Or, la première période musicale de Steve Reich l’est aussi, avec son œuvre phare Come Out, de 1966, qui est une mise en boucle de bande magnétique. Cette œuvre n’existe pas sans l’enregistrement. Et l’on remarque que c’est aussi le cas de nombreux genres actuels, dont l’enregistrement est le principal support de création, et par extension, d’existence. La musique électronique, avec par exemple la French touch, en est, il me semble, une bonne illustration.

Ensuite, peut-être parce que Steve Reich a réussi dans sa musique à préserver l’équilibre entre une musique de son, d’exploration sonore, et une musique de notes. L’oreille peut alors se raccrocher à l’un ou à l’autre de ces paramètres -parmi tant d’autres. 

Enfin, je suis convaincu que c’est la place de l’interprète dans l’œuvre de Steve Reich qui transcende cet ensemble d’éléments. A la différence de la musique électronique actuelle que je citais à l’instant, où seule la machine est présente, Steve Reich confère encore une place centrale à l’instrumentiste. C’est une question extrêmement contemporaine, avec notamment les rapports entre l’Humain et  la Machine, et par extension aujourd’hui l’Intelligence Artificielle, qui a été questionnée par Steve Reich dès le dernier quart du XXe siècle. 

J’ai d’ailleurs voulu explorer ce concept au travers d’une nouvelle vidéo d’Electric Counterpoint, réalisée par Jean-Emmanuel Bibault (Post-Doc en A.I à l’Université de Stanford, en Californie), et dont les images ont été entièrement créées par une Intelligence Artificielle, exclusivement à partir de mots.