Concert de clôture des trois premiers lauréats du Concours Reine Elisabeth : une petite déception et deux brillantes confirmations
Foule des grands jours surexcitée qui saluera chaque prestation par des applaudissements déchaînés et de vociférantes ovations debout à peine la dernière note entendue, et où l'on sort les smartphones à tout bout de champ pour immortaliser l'instant ou tenter de retrouver sur Shazam le titre de l'œuvre en cours d'exécution, applaudissements entre les mouvements, présence du couple royal : pas de doute, nous sommes bien au concert de clôture du Concours Reine Elisabeth de violoncelle, et bon nombre des aficionados qui remplissent la salle Henry Le Bœuf du Palais des Beaux-Arts sont venus plus pour assister à une soirée qui tient à la fois de la musique comme sport de compétition et de l'événement mondain que pour célébrer le noble art des sons.
Il n'empêche : les concerts de lauréats qui suivent les épreuves du concours sont invariablement une bonne occasion d'entendre les lauréats dans une atmosphère où la tension de la compétition et la possible crainte de l'évaluation du jury font maintenant place au plaisir de jouer pour un public conquis d'avance.
Une fois la Brabançonne exécutée par le Brussels Philharmonic placé sous la direction de Samy Rachid — ancien violoncelliste de l'excellent Quatuor Arod et aujourd'hui chef assistant de l'Orchestre symphonique de Boston —, c'est le troisième lauréat Leland Ko qui monte le premier sur scène pour y interpréter le concerto de Dvořák. Le musicien américano-canadien avait fait forte impression autant par son choix d'œuvres moins fréquentées — sonate de Kabalevski en demi-finale et concerto de Barber en finale — que par la générosité et la finesse de ses interprétations. Malheureusement, il n'est pas ce soir à son meilleur. Certes, nous sommes face à un musicien sincère et raffiné, mais dont le jeu, toujours sensible et sincère, paraît curieusement terne et fréquemment desservi par des problèmes de sonorité, en particulier dans des aigus souvent acides. On apprécie néanmoins son éloquence et sa belle simplicité dans un mouvement lent où le son du soliste gagne heureusement en chaleur, avant un finale où la dernière intervention de Ko est réellement touchante.
On monte de plusieurs crans avec la seconde lauréate Tae-Yeon Kim. Après avoir marqué les esprits par sa superbe interprétation du concerto de Lutosławski en finale, la jeune Coréenne opte pour une œuvre qu'on entend somme toute assez peu au concert (et c'est bien dommage), le Premier concerto de Saint-Saëns. L'interprétation qu'elle en donne est tout simplement superbe. Kim a vraiment tout pour elle : une technique infaillible, une sonorité et un phrasé également généreux, mais aussi de l'énergie et de l'élégance à revendre. Dans cette œuvre brève mais de grande virtuosité écrite en trois mouvements enchaînés, la soliste enchante en particulier par son interprétation spirituelle et féerique de l'Allegro con moto central. Elle donne libre cours à un tempérament de feu dans le Finale où elle fait admirer ce que peut un vrai talent soumis à une réelle discipline musicale. Même dans les moments les plus exigeants — comme dans ces passages en harmoniques absolument parfaits — on perçoit à tout moment son plaisir de jouer.
Vient alors le tour de celui que tout le monde attend, Ettore Pagano. C'est le Premier concerto de Chostakovitch qu'a choisi le premier lauréat et il va s'y montrer souverain. Pagano est d'une intensité prenante dans l'Allegretto initial qu'il aborde d'un seul jet dans une interprétation où il fait en plus entendre une magnifique et chaude sonorité. Après une superbe introduction du cor solo, le violoncelliste italien déclame magnifiquement sa partie dans le Moderato où il fait preuve d'une intériorité qui n'empêche pas le chant de se déployer sans emphase inutile ni en en rajoutant sur le côté torturé où la partition se suffit largement à elle-même. Après une Cadence éloquente, aussi digne que profonde où Pagano impressionne tant par la qualité de son interprétation que par sa sonorité de bronze, il se montre aussi ironique et mordant, voire diabolique, dans un Allegro con moto final superbement enlevé.
Pour remercier un public en délire, Ko, Kim et Pagano reviennent sur scène pour deux inhabituels bis à trois violoncelles, dont un arrangement du Largo de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák, clôturant ainsi un mois musical d'une rare intensité.
Bruxelles, Bozar, 10 juin 2026.
Crédits photographiques : Thomas Léonard



