Création de l’Armide de Lully révisé par Louis-Joseph Francoeur en 1778

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Jean-Baptiste LULLY (1632-1687) et Louis-Joseph FRANCOEUR (1738-1804) : Armide, tragédie lyrique (version 1778). Véronique Gens (Armide), Reinoud Van Mechelen (Renaud), Tassis Christoyannis (Hidraot, la Haine), Chantal Santon Jeffery (Phénice, Lucinde), Katherine Watson (Sidonie, une naÏade, un plaisir), Philippe-Nicolas Martin (Aront, Artémidore, Ubalde), Zachary Wilder (le Chevalier Danois) ; Le Concert spirituel, direction Hervé Niquet. 2019. Notice en français, en anglais et en allemand. Texte complet du livret en français, traduction en anglais. 137.08. Un livre-disque de 2 CD Alpha 973. 

Le poète et auteur dramatique Philippe Quinault (1635-1688) est l’auteur de la plupart des livrets d’opéras de Jean-Baptiste Lully, une collaboration de treize ans qui débute avec Cadmus et Hermione en 1673 pour s’achever avec Armide en 1686. L’année suivante, Lully disparaît, et Quinault renonce au théâtre avant de mourir lui-même en 1688. La dernière création commune des deux artistes va connaître un grand succès, qui se prolonge jusqu’au-delà de la moitié du XVIIIe siècle, l’œuvre étant à l’affiche de façon régulière pendant plusieurs dizaines d’années. Mais dans les décennies qui précèdent la Révolution, les goûts et les styles évoluent, l’ancien répertoire est peu à peu écarté pour faire place à une génération plus jeune. Les ouvrages qui subsistent subissent des rhabillages, des modifications, des retouches, comme l’indique Benoît Dratwicki dans l’intéressante notice d’introduction dont nous nous inspirons. Armide n’est pas épargné, dès les années 1745-46, car la volonté déclarée est la mise en valeur des instrumentistes et l’adaptation du spectacle en fonction des nouvelles troupes de chanteurs et de danseurs. En 1777, Gluck n’hésite pas à reprendre tel quel le livret de Quinault pour composer son propre Armide qui va être contesté.

Conscient de l’intérêt que la situation propose, le nouveau directeur de l’Opéra, Anne-Pierre-Jacques Devisme du Valgay, envisage d’inscrire au programme aussi bien des œuvres nouvelles que du répertoire ancien. En 1778, il demande à Louis-Joseph Francoeur de revoir Armide de Lully et de le mettre au goût du jour. Le résultat ? Un manuscrit qui dort dans les archives de la Bibliothèque Nationale depuis deux siècles, inachevé en ce qui concerne l’acte V, qui a été complété par Benoît Dratwicki et Julien Dubruque. Ce Francoeur-là est le neveu de François Francoeur, musicien officiel auprès de Louis XV. Louis-Joseph est violoniste et compositeur, il accomplit sa carrière à l’Opéra de Paris où il grimpera les échelons pour finir directeur. Si la partition originale de Lully est en partie conservée, en tout cas dans le domaine des lignes mélodiques, l’accompagnement instrumental est renouvelé, le continuo confié au clavecin devenant l’apanage de l’orchestre, avec mise en valeur des flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes. Des pièces sont ajoutées, comme des nouvelles danses, ou remplacées, comme la passacaille de l’acte V, qui conserve la partie chantée mais modifie la séquence instrumentale. Les interventions vocales, en particulier celles d’Armide, subissent aussi des modifications pour leur donner plus de vaillance et de nerf. C’est une œuvre nouvelle, inédite, qui voit donc ici le jour ; il s’agit d’une création, écho de concerts qui ont eu lieu en avril 2019 au Théâtre des Champs-Elysées et à l’Arsenal de Metz.   

Le plateau vocal est alléchant, et il est à la hauteur de l’entreprise. Pour bref rappel, le sujet de cette tragédie lyrique raconte les amours malheureuses de la magicienne Armide, nièce d’Hidraot, roi de Damas, avec Renaud, vaillant chevalier des armées de Godefroy de Bouillon, dans un contexte d’île et de palais enchantés ; au cours de l’action, la Haine intervient, ainsi que des Démons qui symbolisent le plaisir et la volupté à laquelle Renaud finira par renoncer, sauvé par ses pairs, entraînant la perte d’Armide et la destruction de son palais. Le vaillant Renaud, c’est Reinoud Van Mechelen, dont on connaît les qualités de timbre qu’il sait mettre en valeur avec un art consommé. Même remarque pour Tassis Christoyannis, dont la finesse n’est plus à souligner, dans les rôles d’Hidraot et de La Haine, celle-ci se révélant en fin de compte plus raffinée que menaçante. Les autres partenaires sont irréprochables, en particulier Philippe-Nicolas Martin qui se glisse aisément dans trois personnages. Le rôle-titre est tenu par Véronique Gens dont on ne saluera plus les prouesses, tant vocales que scéniques. Elle sait apporter aux mots la finesse qu’ils réclament, donner de la séduction à son timbre racé et incarner la magicienne avec l’intensité exigée. 

Cette création, cette sortie des oubliettes de la Bibliothèque Nationale, ne soulève cependant pas un enthousiasme entier. Ce n’est pas la faute du Concert Spirituel, même si les trompettes font parfois dresser l’oreille en termes de justesse car, comme toujours, les instrumentistes sont en capacité d’engagement, soulevés par la force de conviction d’Hervé Niquet qui mène tout cela avec le cœur qu’on lui connaît. Mais l’intérêt n’est pas constant, on se surprend plus d’une fois à considérer que l’ensemble manque d’un je ne sais quoi qui entraînerait l’enthousiasme. L’expérience -ou la résurrection- est intéressante certes, ce qui est bien plus qu’un compliment, et elle répare l’oubli, celui de l’anonymat de la mémoire infidèle qui est le lot de bien des partitions. A ce titre seul, l’Armide de Lully/Francoeur mérite le détour. D’autant plus que l’objet livre-disque de format oblong est soigné, à la fois sobre et élégant, avec un commentaire érudit et, cadeau apprécié, la reproduction intégrale du livret. Un impeccable travail éditorial à saluer comme il le mérite.

Son : 8  Livret : 10  Répertoire : 8  Interprétation : 9

Jean Lacroix 

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