Deux parcours lumineux

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Piotr Ilyich TCHAÏKOVSKI
(1840-1993)
Iolanta

E.CHERBACHENKO (Iolanta), P.CERNOCH (Vaudémont), A.MARKOV (Robert), D.OULIANOV (le Roi René), W.WHITE (Ibn-Hakia), solistes
Igor STRAVINSKY
(1882-1971)
Perséphone
D.BLANC (Perséphone), P.GROVES (Eumolpe), danseurs
Young Singers of the JORCAM, Choeurs et Orchestre du Teatro Real Madrid, dir.: Teodor CURRENTZIS, mise en scène : Peter SELLARS
1 DVD – 2012 -187’-Textes de présentation en anglais, espagnol, français et allemand- Teatro Real Madrid TR97011 DVD
Cette production, encensée de toutes parts, symbolise en quelque sorte la gloire madrilène du directeur Gérard Mortier. A priori, un diptyque Iolanta / Perséphone a de quoi étonner : qu’ont ces deux oeuvres en commun ? Un opéra peu souvent joué de Tchaïkovski couplé avec l’une des oeuvres les plus méconnues de Stravinsky ? C’est oublier d’abord que celui-ci admirait fort le premier, ce dont témoigne par exemple le ballet Le Baiser de la Fée, ou son orchestration d’extraits de La Belle au Bois dormant. Et, si l’on se penche sur les trames respectives, on s’aperçoit que les deux héroïnes accomplissent toutes deux un cheminement identique : de l’ombre vers la lumière. C’est ce qu’a d’ailleurs admirablement rendu Peter Sellars dont la dramaturgie s’articule avec les lumières (James F. Ingalls) pour dépeindre – au sens quasi propre du terme – les couleurs des sentiments qui déchirent les protagonistes féminins. Dans Iolanta, les personnages de la cour du roi René passent sans cesse sous des châssis faisant office de portiques, ou de faux miroirs, comme s’ils oscillaient d’un monde à l’autre, figurés peut-être par les jeux d’ombre projetés en toile de fond. Et qui est donc cet éclairagiste que l’on surprend quelquefois sur la scène ? Il ne faut pas croire que l’ambiance soit tout le temps feutrée : la rencontre entre Iolanta et Vaudémont est on ne peut plus explicite, et les amants profitent bien de leur attirance soudaine. La superbe guérison finale est brusquement interrompue par un long passage choral a capella, tiré sans doute d’une des grandes pages religieuses de Tchaïkovski. C’est pour le moins surprenant et brise la tension accumulée. Dommage, car l’interprétation des chanteurs est superlative, en particulier la Iolanta touchante de Cherbachenko et le très ardent Vaudémont de Cernoch. Mais aucun ne démérite, et Willard White est éminemment crédible en médecin maure. Perséphone, composée par Stravinsky en 1934 sur texte de Gide, n’est pas un opéra, ni un ballet ni un mélodrame, mais un peu des trois. C’est peut-être cet aspect hybride qui a nui à sa postérité, outre le style, poétique certes, mais hermétique et parfois ampoulé de l’écrivain. Les portiques de Sellars sont toujours là, mais l’attention se porte cette fois sur les choeurs, très présents, aux gestes stylisés à l’orientale. Quatre danseurs cambodgiens accompagnent par ailleurs toute l’action, et Perséphone elle-même est dédoublée en une récitante et une danseuse. Les mouvements lents et souples de la chorégraphie confèrent un caractère hiératique à l’oeuvre, ce qui correspond on ne peut mieux à l’esthétique archaïsante voulue par le compositeur. Perséphone fait en effet partie de ce qu’il a appelé sa “trilogie antique”, avec Apollon musagète et Oedipus Rex. Si Dominique Blanc se tire bien du rôle-titre, exclusivement parlé, Paul Groves chante admirablement l’importante partie d’Eumolpe au point de devenir omniprésent dans les troisième et dernière parties, fort chorales. S’élevant au dessus des “pâleurs et blancheurs” (Boucourechliev) de la partition, Stravinsky s’ouvre enfin au lyrisme et livre un finale qui prend à la gorge. Direction intense et soutenue de Teodor Currentzis. Une très belle production donc, originale et bien conçue. Un régal pour les yeux et les oreilles, pour la pensée aussi.
Bruno Peeters

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