Edison Denisov, portrait, à l'occasion des trente ans de sa disparition

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Le 24 novembre 2026, Edison Denisov (1929-1996) aura disparu depuis trente ans. Sa musique, longtemps portée par le seul cercle de l'avant-garde soviétique déclarée puis par la scène française qui l'accueillit dans ses dernières années, connaît un retour d'attention discret mais réel : sa fille Ekaterina Kouprovskaia lui a consacré, en 2017, une monographie de référence chez Aedam Musicae ; l'Association Edison Denisov Society, fondée à Paris en 2020, organise concerts, publications et hommages ; en novembre 2025, l'Opéra de Lille a repris L'Écume des jours, l'opéra qu'il avait tiré du roman de Boris Vian. Trois décennies après sa mort, Denisov revient — comme figure historique certes, mais surtout comme un catalogue dont la substance reste à explorer.

Tomsk, les mathématiques et Chostakovitch

Edison Denisov naît le 6 avril 1929 à Tomsk, en Sibérie. Son père, ingénieur électricien, le prénomme Edison en hommage à Thomas Edison — et parce que le nom est un quasi-anagramme du patronyme familial. La musique n'est pas la vocation première : à seize ans, il apprend d'abord la mandoline, la guitare, la clarinette et le piano ; en 1946, il entre à l'Université d'État de Tomsk pour y étudier les mathématiques et la physique, promis à une brillante carrière de scientifique. Il suit en parallèle les cours de la principale école de musique de la ville, sans imaginer encore que ce serait là sa voie.

Le déclic vient de Dmitri Chostakovitch. En 1950, Denisov lui envoie par courrier ses premières partitions. Le maître répond avec un enthousiasme qui va changer sa vie : il l'encourage à abandonner les mathématiques pour se consacrer entièrement à la composition et à rejoindre le Conservatoire de Moscou. En 1953, geste symbolique, Chostakovitch joue lui-même les Préludes et Fugues du jeune Denisov au Conservatoire — une consécration en un moment où le régime commence à peine à desserrer son étreinte sur la musique. La formule que Denisov répétera plus tard résume la marque de cette double formation : « La musique est un art de la pensée logique. »

Moscou, le Conservatoire, la Seconde école de Vienne

Denisov entre au Conservatoire Tchaïkovski de Moscou en 1951 pour y étudier jusqu'en 1959. Il y travaille la composition avec Vissarion Chebaline — compositeur méconnu mais professeur d'exception, qui aura également formé Sofia Goubaïdoulina —, l'orchestration avec Nikolaï Rakov, l'analyse avec Viktor Zuckerman, le piano avec Vladimir Belov. Dès la fin de ses études, il est nommé professeur d'instrumentation dans l'institution qu'il ne quittera plus : il y enseignera plus de trente-cinq ans.

Ces années sont celles d'une plongée patiente et clandestine dans la musique occidentale interdite. Denisov découvre Stravinsky, Bartók, Hindemith, et surtout la Nouvelle École de Vienne — Schoenberg, Berg, Webern — que le jdanovisme musical (résolution du Comité central du PCUS de 1948) a écartés du Conservatoire au nom du « formalisme ». Il lit, transcrit, analyse en marge des programmes officiels. Vient ensuite la génération d'après-guerre : Boulez, Nono, Stockhausen, Lutosławski. Denisov, personnalité exigeante et intransigeante, n'adhérera à aucune école : ce qu'il construit à partir de ces influences est une écriture personnelle où le sérialisme sert une expressivité vocale, très loin de l'éclectisme joueur d'un Schnittke.

Le Soleil des Incas — la porte de l'Occident

En 1963 et 1964, Denisov compose une cantate qui va tout changer : Le Soleil des Incas, pour soprano, dix instruments et trois voix d'hommes, sur des poèmes de la chilienne Gabriela Mistral. La partition, six mouvements alternant avec et sans voix, réalise une sorte de compromis entre la technique sérielle et la tonalité — Denisov la considérera lui-même comme son premier véritable opus, l'œuvre où sa voix propre s'est affirmée. Elle est créée à Leningrad en 1964 par Guennadi Rojdestvenski, qui restera l'un des interprètes les plus fidèles du compositeur.

En URSS, la réception est glaciale et débouche sur un blocage officieux qui deviendra bientôt formel. À l'Ouest, en revanche, l'onde de choc est immédiate. En 1965, l'œuvre est jouée à Darmstadt sous la direction de Bruno Maderna, puis à Paris au Domaine musical, sur invitation de Pierre Boulez — Maderna dirige, Boulez enchaîne à Bruxelles et à Berlin. Denisov devient, à son insu, l'un des symboles de la résistance artistique au totalitarisme. L'année suivante, il publie l'article-manifeste « La nouvelle technique n'est pas une mode ». À partir de 1966, son édition et son exécution officielles sont interdites en Union soviétique.

L'interdit et les Sept de Khrennikov

Denisov continue à composer, contre l'appareil. Dans les années 1970, les commandes des grands solistes occidentaux se succèdent — Aurèle Nicolet, Heinz Holliger, Eduard Brunner, Jean-Marie Londeix commandent chacun un concerto ; le Concerto pour violon (1977) est créé à Milan par Gidon Kremer. Le compositeur ne peut pas toujours voyager, mais sa musique circule sans lui. Chez lui, son appartement moscovite et les caves du musée Scriabine deviennent des lieux de rencontre pour les musiciens intéressés par l'électronique et par les techniques nouvelles. Boulez, de passage à Moscou en 1967, l'y rencontre ; Luigi Nono l'avait précédé en 1964.

Le point culminant du différend avec le régime survient en novembre 1979. Lors du VIᵉ Congrès de l'Union des compositeurs soviétiques, son secrétaire général Tikhon Khrennikov dresse une liste noire de sept compositeurs coupables d'avoir laissé jouer leurs œuvres en Occident : Elena Firsova, Dmitri Smirnov, Alexandre Knaïfel, Viktor Souslin, Viatcheslav Artiomov, Sofia Goubaïdoulina — et Edison Denisov. Ce sont les « Sept de Khrennikov ». Pour Denisov, la sanction ne change pratiquement rien à son quotidien : il est en interdit d'édition et d'exécution officielles depuis treize ans déjà. Paradoxe soviétique tardif, il deviendra pourtant, au milieu des années 1980, l'un des sept secrétaires de la même Union — signe que le régime, à bout de souffle, ne peut plus continuer à ignorer les figures majeures qu'il a produites.

La France, l'IRCAM, Debussy

L'affection française pour Denisov est ancienne et profonde. Elle culmine dans les dernières années. En 1986, le ministère de la Culture le fait Officier des Arts et des Lettres. La même année, l'Opéra-Comique de Paris crée son opéra L'Écume des jours, tiré du roman de Vian et composé en 1981 — une partition d'une richesse étonnante, portée par le sérialisme des grands intervalles vocaux, nourrie de la musique française du XXᵉ siècle et du jazz, sans jamais tout à fait s'y ranger. En 1990-1991, Boulez l'invite à travailler à l'IRCAM : il y compose Sur la nappe d'un étang glacé. En 1993, la Ville de Paris lui décerne son Grand Prix.

Entre-temps, Daniel Barenboim, alors directeur musical de l'Orchestre de Paris, lui avait commandé une œuvre pour les vingt ans de sa phalange. Denisov, qui hésitait de longue date à s'attaquer à la symphonie pour grand orchestre — il tenait Tchaïkovski, Brahms et Mahler pour les sommets indépassables du genre —, s'y résout enfin. La Symphonie n°1, achevée en décembre 1987 et dédiée à Barenboim, est créée le 2 mars 1988 salle Pleyel puis gravée dans le même mois pour Erato (parution 1991). Partition d'une cinquantaine de minutes, dense et exigeante, elle absorbe tous les traits du style Denisov — sérialisme souple, chromatisme mélodique, saturation dramatique jusqu'à des points culminants d'une extrême tension — dans une forme qui semble d'abord résister à l'auditeur, avant de se révéler, au fil des écoutes, sublime. Barenboim la reprendra à Chicago en 1991 pour sa première américaine : l'un des grands gestes de fidélité de son compagnonnage avec la modernité de la fin du XXᵉ siècle, dont Crescendo a récemment retracé les trois mandats.

C'est la même année qu'il donne l'un de ses gestes les plus singuliers : l'orchestration de Rodrigue et Chimène, l'opéra inachevé de Claude Debussy que le musicologue Richard Langham Smith venait de compléter pour la partition vocale et le piano. Denisov en tire une orchestration créée le 14 mai 1993 à l'Opéra Nouvel de Lyon sous la direction de Kent Nagano — un geste d'admiration et d'humilité de la part d'un compositeur au sommet de sa maturité envers un maître français dont il a hérité la sensibilité au timbre et à la ligne. L'enregistrement Erato avec Nagano témoigne de la qualité de ce travail.

L'accident, les dernières partitions, la postérité

Au début de juillet 1994, Denisov se rend à la première répétition de sa Symphonie de chambre n°2, commandée par l'Ensemble ACM et créée à Tokyo. Sur le trajet, il est victime d'un très grave accident de voiture. Transporté à Paris pour y être soigné, il ne se remettra jamais complètement des blessures. Deux années suivent, marquées par une créativité intense malgré l'épreuve : il achève en 1996 Femme et oiseaux, hommage à Joan Miró, un concerto pour flûte, clarinette et orchestre, et sa dernière partition, Avant le coucher du soleil, pour flûte alto et vibraphone, dont il termine l'écriture le 16 août 1996. Il meurt le 24 novembre 1996 à Saint-Mandé, dans la banlieue parisienne, à soixante-sept ans.

L'école Denisov, elle, ne s'éteint pas. Trente-cinq années d'enseignement au Conservatoire de Moscou lui ont laissé une postérité que la mort de deux de ses élèves les plus proches — Dmitri Smirnov et Alexandre Vustin, tous deux emportés par le Covid en 2020 — a rendue plus visible encore. En 1990, il avait fondé à Moscou l'Association de Musique Contemporaine. À Paris, l'Association Edison Denisov Society, présidée depuis 2020 par sa fille Ekaterina — chef de chœur, professeure de théorie musicale —, édite, traduit, organise et documente. Sa veuve Ekaterina Kouprovskaia, musicologue et docteure de Paris-Sorbonne épousée en 1987, lui a consacré en 2017, chez Aedam Musicae, la biographie de référence en français.

Repères discographiques

L'œuvre-clé

  • Le Soleil des Incas et autres partitions vocales des années 1960. Nombreuses versions circulantes ; la lecture d'Alexandre Lazarev avec Nelly Lee et l'ensemble de solistes du Bolchoï est un jalon. ( à écouter sur YouTube)

Debussy orchestré par Denisov

  • Debussy, Rodrigue et Chimène, complétion Richard Langham Smith, orchestration Edison Denisov. Donna Brown, Laurence Dale, José van Dam, Orchestre et Chœur de l'Opéra de Lyon, Kent Nagano. Erato / Warner Classics (2 CD, 1995).

Chambre et concerto

  • Concerto pour violon, création Gidon Kremer.
  • Le Cahier bleu (1984), cycle vocal de chambre sur Harms et Vvedensky, dans une lecture récente du Studio de musique nouvelle avec Alena Verin-Galitskaya et Veniamin Smekhov (Melodiya MEL CD 10 02731, 2024).

Grandes fresques tardives

  • Symphonie n°1, Orchestre de Paris, Daniel Barenboim, salle Pleyel mars 1988. Erato (parution 1991) — l'un des grands enregistrements Barenboim d'une commande de sa maturité.
  • Symphonie de chambre n°2 (1994), Histoire de la vie et de la mort de notre Seigneur Jésus Christ (1992), Morgentraum (1993) — jalons d'une décennie créatrice à laquelle l'accident de 1994 n'aura rien retiré.

Pour lire

  • Ekaterina Kouprovskaia, Edison Denisov, monographie, Aedam Musicae, 2017, 439 pages. L'ouvrage de référence en français.

Crédits photographiques : Par Dmitrismirnov — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1233807

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