Ernest Chausson et la Belgique

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Second texte que Jean Gallois, biographe du compositeur, avait consacré à Ernest Chausson : nous explorons dans cet écrit les liens entre le musicien et notre pays.

"Jamais je n'ai eu un tel succès" écrit Chausson dans son Journal intime, à la date du 26 février 1892, quelques heures après la création de son Concert opus 21. "Exécution très bonne, par moments admirable, et toujours si artistique ! Je me sens léger et joyeux comme il ne m'est arrivé de l'être depuis longtemps. Cela me fait du bien et me donne du courage. Il me semble que je travaillerai avec plus de confiance à l'avenir".

Ainsi, c'est la Belgique qui lui a offert son premier triomphe. Certes, le mot n'est pas écrit (Chausson était trop modeste pour cela !), mais les témoignages de ses amis concordent : la "première" de l'opus 21 connut bel et bien un triomphe. Il semble même que l'on ait bissé la Sicilienne...

Importante donc, cette soirée. Elle marque une étape, souligne la beauté, l'originalité d'une œuvre consacrée aujourd'hui comme l'une des plus significatives du musicien. Après tant de demi-succès, voire de sourde oreille (ainsi du Trio opus 3, admirable composition pourtant, écrite en 1881 après l'échec au Prix de Rome et qui passa inaperçu lors de la création à la S.N.M., le 8 avril 1882, et dut attendre 1919 pour se voir éditer !); après des années de doute, de "grincherie" devant l'idée rétive ou l'impossibilité passagère de traduire en notes ce qu'il entend intérieurement, Chausson se sent rassuré : désormais -il l'écrit- il travaillera "avec plus de confiance". Le succès a fait office d'anxiolytique. Le prouvent suffisamment les œuvres écrites à partir de cette date et qui montrent une écriture de plus en plus ferme, un style de plus en plus personnel, une invention de plus en plus exigeante.

Et là intervient à nouveau la Belgique -et les amis belges de Chausson: ils sont nombreux. Qu'on en juge. Voici Mathieu Crickboom -à qui le musicien dédiera son ultime partition, le Quatuor à cordes (inachevé) opus 35. Dès 1892, l'auteur de Viviane lui avait soumis "pour avis" le thème principal du célèbre Poème pour violon et orchestre pour voir "si l'on pouvait en tirer quelque chose" (!). Nommé chef d'orchestre à Barcelone, Crickboom organisera trois concerts de musique française et, le 16 novembre 1896, emmena ses invités parisiens ainsi que Ysaÿe et Guidé -brillant hautboïste et professeur au Conservatoire de Bruxelles- à Sitgès, chez le peintre catalan Santiago Rusiñol. Pendant dix heures, Mme Chausson et Granados accompagnèrent l'infatigable Ysaÿe qui, sur le soir, voulut déchiffrer le Poème et fut porté en triomphe par les pêcheurs du coin venus l'écouter en tapinois ! Un mois et demi plus tard, il en assurait la création "officielle" à Nancy (le 27 décembre) puis à Paris (le 4 avril 1897). Après l'avoir promené dans le monde entier, il le fit entendre à Londres, deux jours après les obsèques de Chausson, devant une assistance approchant trois mille personnes informées de la mort du musicien et, de l'avis de tous, en donna la plus sublime, la plus émouvante interprétation.

A côté de ces deux admirables artistes, comment oublier le cher Octave Maus, avocat (comme Chausson !), passionné d'art, de poésie, de musique, qui présida longtemps aux destinées du Salon des XX puis de La Libre Esthétique, conviant à se produire Pissaro, Renoir, Gauguin, Signac, Mallarmé, Maeterlinck et tant de compositeurs : c'est là que fut créé, le 21 février 1893, le Poème de l'Amour et de la Mer opus 19 par le ténor Désiré Demest et Chausson au piano -quelques mois donc après la création du Concert...

Et puis comment oublier les nombreuses discussions esthétiques que le compositeur eut, le plus souvent chez son beau-frère, le peintre Henry Lerolle, avec le critique d'art belge Devillez qu'il "trouve plus japonisant que jamais" (le 16 février 1892, in Journal intime) mais qui pourrait bien être à l'origine de cette magnifique collection d'estampes que possédait Chausson et dues aux plus grands maîtres -d'Harunobu à Utamaro et Toyokuni, d'Hokusai à Hiroshige et Kiyonaga!

Dans une lettre de décembre 1890 récemment découverte par l'auteur de ces lignes, Chausson demande à son libraire (Monsieur Sagot, 18 rue Guénégaud à Paris) de lui réserver, entre autres, la Princesse Maleine et les Serres Chaudes de Maeterlinck (encore un avocat !). Cela prouve bien, comme on pouvait s'en douter, que l'admirable cycle musical fut longtemps mûri puisque les cinq mélodies furent écrites entre le 31 (sic) juin 1893 et le 13 mars 1896 (notons que les brouillons du musicien conservés à la Bibliothèque Nationale de France contiennent deux Serres supplémentaires, l'une demeurée à l'état d'esquisse, l'autre parachevée).

Enfin, pourrait-on omettre le rôle-clé du théâtre de La Monnaie qui créa tant d'opéras français (Herodiade, Sigurd, Salammbô, Gwendoline, Fervaal...) et assura également la création de ce chef-d'œuvre qu'est le Roi Arthus dont Harry Halbreich a fait ici même (cf Crescendo n° 29, pages 29/32) une fervente et lumineuse analyse ? Il fallut pour cela l'opiniâtreté de Vincent d'Indy qui réussit à vaincre les réticences de Kufferath et Guidé - pourtant amis du compositeur. L'orchestre était conduit avec une éclatante maîtrise par un chef admirateur de la musique de Chausson : Sylvain Dupuis ; les beaux décors de Dubosq brossés par Henry Lerolle ; une distribution exceptionnelle où brillaient de remarquables chanteurs comme Albers (Arthus), Dalmorres (Lancelot) et Mme Paquot-d'Assy (Genièvre) contribuèrent à l'extraordinaire réussite du spectacle.

Cette soirée du 30 novembre 1903 fut un triomphe auquel assista le "Tout-Bruxelles" : la Princesse Clémentine, la Comtesse de Flandre et la Duchesse de Vendôme occupaient la loge royale ; dans la salle se côtoyaient, venus de Paris, le nouveau Directeur des Beaux-Arts, de nombreux "Franckistes" -d'Indy en tête, et des critiques tels que André Hallays des Débats, Gauthier- Villars de L'Echo de Paris, Calvocoressi de La Revue Musicale, Messager, Lalo, Fauré du Temps et du Figaro.

Hélas, à cette date, Chausson était mort depuis quatre ans et demi...

 

Jean Gallois

 

 

 

 

 

 

 

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