Franco Fagioli en lévitation à Versailles

par

Aux côtés de Pergolèse, Hasse ou Porpora son grand rival, Leonardo Vinci (1696-1730) auquel est consacré ce récital, figure comme l’un des compositeurs majeurs de l’âge d’or du bel canto. Couvert de gloire dès ses débuts à peine âgé de 19 ans, Vinci est l’auteur de plus de quarante œuvres scéniques dont des comédies en dialecte napolitain (perdues) et des operas serias parmi lesquels Siroe re di Persia, Catone in Utica, Alessandro nell’Indie et Artaserse qui ont fait l’objet d’enregistrements remarquables (cf. Crescendo). De cet Artaserse, l’aria d’Arbace « Vo solcando un mar crudele » (Je vais sillonnant une mer cruelle) remporta à sa création un triomphe qui se renouvelle aujourd’hui grâce au contre-ténor Franco Fagioli. Quel défi ! Ces coloratures abyssales, ces sauts vers l’aigu, ces traits vocalisés ornés de soupirs, trilles ou piqués, cet « agitato » des rythmes pointés reposant sur un chant semi-syllabique si caractéristique du compositeur, cette expressivité imitative stylisée (la tempête reflète le trouble intérieur du héros) furent -tout de même- taillés aux mesures des Carestini ou Farinelli ! Parfaitement rodé à un style de répertoire qu’il vit de l’intérieur, le contre-ténor argentin en fait un moment de beauté et de joie.

Programme enfin en situation dans ce domaine de Versailles où la musique italienne sut ravir et influencer les Français. Introduit par un Concerto à quatre de Durante, le chanteur commence dans un climat calme avec des extraits d’Il trionfo di Camilla. Choix judicieux qui permet à l’oreille de se détacher du fracas extérieur pour, peu à peu, s’acclimater à une densité de nuances et une variété de colorisation de la voix de plus en plus fine et subtile. La Sinfonia de Hasse opus 5 n°6 menée tambour battant par l’ensemble Il Pomo d’Oro ouvre ensuite sur un épisode animé. L’archet voluptueux du premier violon, Zefira Valova, compense le jeu parfois un peu trop présent du violoncelle. Mais l’âme de l’ensemble, c’est Franco Fagioli. Qui vient emporter tout son monde d’un geste dansant : montée en intensité qui ne cessera plus. L’aria di tempesta « Nave altera » libère son éloquence. Très « physique », ultra concentré, cet art du chant va constamment chercher « corporellement » des sonorités d’une variété inouïe et, en même temps, coulées dans une imperturbable homogénéité. A l’intérieur de ce legato, les effets syncopés, les orbes claires en voix de tête côtoient des graves jamais insistants. La voix sonne plus belle qu’au disque (et dans les salles « spatialisées » – Eliogabalo à l’Opéra Garnier : cf. Crescendo) ronde, à la fois veloutée et limpide, incisive et chaude. Une dans tous ses miroitements. Instrument d’élite parmi les instruments, le chanteur fait corps avec son ensemble. Fine lame, capable de tendresse comme d’ironie puis, en un éclair, de « se rassembler » tel un maître de Shaolin face au destin. Abolissant alors toute force de gravité, il évolue élégant et précis, dans un espace de liberté dont l’ivresse se propage au public. Un dernier duo violon-alto de la Sonate à trois violons due à Nicola Fiorenza saturée de tendresse fait un heureux contraste avec le dernier air de tempête et trois bis dont le fameux « vo solcanto... ». Abandonnant toute réserve, la salle est en lévitation. Debout, elle ne veut plus laisser partir Franco Fagioli.

Bénédicte Palaux Simonnet

Récital donné dans une grande tournée européenne.

Crédits photographiques : Igor Studio / DeutscheGrammophon

 

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