Granados par Collard, en haute noblesse

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Enrique GRANADOS (1867-1916) : Goyescas. Jean-Philippe Collard, piano. 2019. Livret en français, anglais, japonais et allemand. 53.55. La Dolce Volta LDV 73.

Dans Chemins de musique, son autobiographie parue récemment aux éditions parisiennes Alma, Jean-Philippe Collard écrit : « La musique a contribué à faire de ma vie un chant éperdu, quelles qu’en soient les saisons. » La lecture de ce témoignage d’une carrière devrait accompagner le nouveau CD du virtuose, qui souligne une autre facette de ce « chant éperdu ». Pour rappel, Jean-Philippe Collard, né en 1948, compte à son actif une imposante discographie. Son aventure actuelle avec le label La Dolce Volta a engendré des disques Chopin, Schumann et un couplage Rachmaninov/Moussorgsky. Cette fois, c’est à Granados qu’il s’attache, en précisant dans le livret qu’il est fasciné tout autant par la palette et la psychologie de Goya.

C’est en 1911 qu’Enrique Granados écrit ses Goyescas qu’il crée lui-même au mois de mars. A l’origine, six pièces composent le recueil, auquel une septième viendra s’ajouter plus tard, El pelele, que Collard a choisi de ne pas intégrer. Regrettons-le, le minutage rendait la chose possible. Granados s’est inspiré pour sa partition de tableaux de Goya exposés au Prado à Madrid ; il ira jusqu’à en faire une œuvre scénique du même titre qui verra le jour à New York en 1916. Le compositeur devait disparaître juste après, dans le torpillage du bateau qui le ramenait en Europe. Dans le livret, Collard répond à des questions qui lui sont posées, notamment dans un parallèle avec Chopin, qui lui est familier ; le pianiste souligne le fait que les deux compositeurs sont à la recherche d’un lyrisme permanent, d’un absolu besoin de chanter, auquel on peut ajouter le rythme, les couleurs et la sensualité. Mais il va au-delà, de manière personnalisée, en estimant que Granados maîtrise « une capacité instrumentale d’une très rare et très complexe technicité » et que les inflexions apportées sont « dictées par l’air du temps, par les désirs de son âme ». Ce qui explique, conclut-il, que « l’acte de l’interprète est bien, à cet instant, aussi celui du peintre ». Très fine observation qui va servir de fil rouge au parcours pianistique, dans la mesure où ces Goyescas conduisent aussi bien à Granados qu’à Goya.

Sans effets sentimentaux ni vaine recherche du pittoresque, Collard caractérise les six pièces qui composent le recueil. La première, Los requiebros (« Les flatteries ou les compliments »), est bien dans l’esprit voulu de la galanterie, avec cette liberté dans les changements d’atmosphères proches de l’improvisation. La deuxième, Coloquio in la reja (« Dialogue derrière la grille »), est un duo d’amour, la main droite étant censée représenter les voix, la gauche la guitare complice. L’exaltation y est mesurée, mais ardente. Quant à la troisième pièce, c’est un fandango « à la chandelle », une scène dansée à la lueur de la bougie, avec sa chaude obstination. Dans la quatrième, la « Complainte de la jeune fille et du rossignol », la plus connue du recueil, l’intense lyrisme émotionnel est traduit avec pudeur à travers une langueur rêveuse et un sens de la passion très romantique. Collard y est enchanteur. El amor y la muerte, cinquième pièce du recueil, exprime la douleur avec une tristesse infinie. L’épilogue de la partition s’achève dans l’évocation de la « Sérénade au spectre », à la fois mystérieuse et cynique, avec des brumes d’audaces fantastiques, achevant ce cycle comme le chef-d’œuvre qu’il est, dans une sorte d’évanouissement suggéré. 

Enregistrée les 30 mai et 1er juin 2019 dans la grande salle de l’Arsenal-Metz-en-Scènes, cette superbe interprétation a des accents de haute noblesse, de pureté de lignes, de sensualité et de puissance contrôlées. On est fasciné par cette approche élégante et hiératique qui n’est pas loin de ressembler à un cérémonial investi. On garde bien sûr précieusement les versions d’Alicia de Larrocha, Aldo Ciccolini, Cristina Ortiz ou Jean-Marc Luisada. Mais la vision de Jean-Philippe Collard s’inscrit en lettres d’or car, comme il le dit lui-même si bien, il veut donner dans les Goyescas « une note personnelle, un mélange d’amertume et de grâce ». Intention plus qu’accomplie : concrétisée…

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 10  Interprétation : 10  

Jean Lacroix

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