Jean-Paul Gasparian ou le piano à l’épreuve de l’opéra
Le pianiste français Jean-Paul Gasparian s’est produit en récital à la Salle Gaveau, le 9 octobre dernier, dans le cadre de la saison de Philippe Maillard Production. Après une première partie consacrée à Chopin, il a proposé un programme de transcriptions pour piano de pages célèbres de Verdi par Franz Liszt, tirées de son dernier disque, A Night at the Opera.
La première partie du récital de Jean-Paul Gasparian, consacrée à Chopin, se distingue par une approche robuste, qui privilégie la densité sonore et l’affirmation du discours. Dans les Mazurkas, plutôt que de jouer sur les subtilités du rubato et les inflexions rythmiques caractéristiques de ces pièces, le pianiste choisit de donner à la sonorité un noyau dense, en faisant ressortir avec netteté certaines voix intérieures. Cette manière de construire le tissu musical, en soulignant les lignes qui le composent, confère à l’interprétation une assise solide, mais laisse moins de place à la souplesse rythmique et aux nuances de caractère qui participent à la singularité de ces pages.
La Troisième Ballade révèle, quant à elle, une remarquable aisance technique. La musique semble couler sans entrave, portée par une fluidité qui ne se dément jamais. Chaque phrasé est admirablement réalisé, sans effort apparent, avec une maîtrise qui permet aux difficultés de s’effacer derrière le mouvement musical. Mais cette qualité devient aussi une limite lorsque les phrases s’enchaînent sans arrêt, comme si le souci de préserver la continuité prenait systématiquement le pas sur celui de ménager des respirations. L’oreille, privée de ces moments de détente où le discours peut se déposer et retrouver son élan, finit par éprouver une forme de saturation, voire d’étouffement. La fluidité, pourtant si séduisante au départ, se transforme alors en un flux presque ininterrompu, qui laisse peu de place à la suspension, essentielle pour un espace sonore.
À cette impression s’ajoute une question d’équilibre sonore. Depuis notre place, dans une loge située au fond du parterre la salle, le registre aigu du piano ne se projetait pas avec la même présence que les graves, ce qui rendait l’écoute parfois inconfortable. La sensation persiste dans la Valse en fa dièse mineur, op. 64 n° 2, puis dans la Polonaise en la bémol majeur, dite « héroïque ». Dans cette dernière, l’élan conquérant repose avant tout sur l’énergie des basses et l’agilité particulièrement affirmée de la main gauche. Faute d’aigus suffisamment présents, du moins depuis notre emplacement, l’héroïsme semble ainsi davantage porté par la puissance du registre grave que par l’ampleur de l’ensemble de la palette sonore.
Pour tenter de déterminer si ce déséquilibre tenait à notre emplacement ou à l’instrument, nous avons rejoint le deuxième balcon, face à la scène, où le son se projette plus favorablement. La différence s’est révélée sensible dès la seconde partie, consacrée à des extraits du disque A Night at the Opera, récemment paru chez Naïve. Les aigus y apparaissent nettement plus audibles, même si leur brillance reste en deçà de ce que l’on pourrait attendre. Il est donc difficile de dissocier complètement les réserves formulées dans la première partie des conditions d’écoute, sans pour autant que ce changement de perspective efface toutes les interrogations sur l’équilibre des registres.
Le programme réunit quatre paraphrases de concert de Franz Liszt sur des pages célèbres de Giuseppe Verdi : le « Miserere » d’Il trovatore (S. 433), la « Danza sacra e duetto finale » d’Aida (S. 436), Rigoletto (S. 434), puis le « Coro di festa e Marcia funebre » de Don Carlos (S. 435). Le changement de répertoire modifie sensiblement notre perception de l’interprétation. La respiration, essentielle à la conduite des lignes vocales, occupe ici une place centrale ; les espaces sonores paraissent moins resserrés et le discours ménage davantage de relief. Les mélodies, souvent confiées au registre médian, se détachent plus naturellement, tandis que les ornements dans l’aigu prennent leur place sans produire le même sentiment d’inconfort que dans les œuvres de Chopin.
Il faut dire que ces paraphrases sollicitent une autre intelligence du piano : il ne s’agit plus seulement de conduire une œuvre pianistique dans son propre langage, mais de faire entendre la mémoire d’une scène lyrique, ses voix, ses contrastes dramatiques et ses déploiements orchestraux. Dans cet exercice, Jean-Paul Gasparian trouve un terrain particulièrement favorable. Son interprétation s’approprie pleinement l’art de Liszt, qui transforme la matière opératique sans renoncer à la puissance évocatrice des originaux. Le disque A Night at the Opera constitue à cet égard une véritable réussite, tant il permet de savourer l’inventivité de ces transcriptions et la capacité du pianiste à en restituer la richesse.
La conclusion, avec les pages de Don Carlos, prend une dimension tellurique sous les doigts de Gasparian. La dimension dramatique et la densité de la matière sonore donnent à cette dernière paraphrase une force évocatrice de tout un symbol verdien, ses voix et même sa scénographie. À travers les quatre œuvres, c’est toute une culture opératique qui se manifeste, ainsi qu’une compréhension de la manière dont Liszt transpose au piano les tensions et les élans du théâtre musical et la connaissance du pianiste en la matière.
Quatre bis prolongent ce parcours entre lyrisme et virtuosité : « Ô ma fidèle étoile du soir » de Tannhäuser, dans la transcription de Liszt, la Quatrième Barcarolle de Fauré ; puis « La Fête », deuxième pièce des Nocturnes de Debussy ; et enfin, la Mort d’Isolde, à nouveau transcrite par Liszt. Un dernier prolongement qui rappelle combien le piano, sous la plume de Liszt comme sous les doigts d’un interprète capable d’en épouser les exigences, peut devenir le lieu d’une véritable transfiguration orchestrale et lyrique.
Concert du 9 octobre, Salle Gaveau à Paris
Victoria Okada
Crédit photographique : Fabrizio Romano



