Renaissance, au Artonov Lab, envisage trois mémoires

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Dans le panorama événementiel du Festival Artonov qui, outre les concerts, performances ou spectacles de danse, propose, pour sa 12ème édition, un regard par le trou de la serrure sur la culture populaire japonaise, au travers d'une exposition de sculptures bouddhiques et textiles boro (tissus rapiécés des campagnes) signés d'artisans anonymes, je choisis de retrouver Sturm und Klang à l'ancienne centrale électrique de Sainte-Catherine (Artonov s’installe volontiers dans des architectures sortant de l’ordinaire), devenue espace de création interdisciplinaire – une autre source d’étincelles. Dans Renaissance, c’est du passé qu’il s’agit, un temps qui a eu lieu, qu’on pourrait croire déchu, révolu, décédé – que le programme de ce soir définit toutefois comme une réalité susceptible de réémerger, travestie peut-être, à la surface de la vie. Trois œuvres, aux démarches compositionnelles distinctes, parlent donc de mémoire – comme d’un processus de mutation.

A la manière de Hans Zender, auprès de qui elle se perfectionne à l’Ecole supérieure de musique de Francfort – dans son « interprétation composée » du Winterreise de Schubert, le compositeur et chef d'orchestre allemand fait ressortir, avec des moyens contemporains, des dimensions expressives et structurelles jusque-là peu saillantes –, sa compatriote Isabel Mundry met en évidence des relations habituellement peu perceptibles – comme le dévoilement du réseau de poutres de soutènement d’un édifice – dans la musique de Guillaume Dufay, compositeur de l'école bourguignonne (point de départ de l'école franco-flamande) dont les pièces annoncent le madrigalisme et la musique de la Renaissance ; une façon d’en renouveler l’écoute autour d’une instrumentation contemporaine qui change la perspective et la temporalité.

Si Mundry, pour qui la mémoire s’avère musicale et structurelle, transforme la perception d’une polyphonie ancienne, Jörg-Peter Mittmann, compositeur et expert des questions interdisciplinaires à la croisée de la philosophie et de la musicologie, voit dans la mémoire l’affectif, le culturel et l’historique, et fait resurgir Claudio Monteverdi comme une réminiscence. Lamento, écrit en 2008 et sous-titré Musik mit Monteverdi (Mittmann compose « avec » le pionnier de l'opéra, comme avec un interlocuteur vivant), qui joue subrepticement du déséquilibre entre l’attente de l’auditeur et le chemin finalement emprunté, se réfère au Lamento della Ninfa de 1638 ; on y retrouve l’œuvre ancienne comme au travers d’un rêve, souvenir aux contours devenus incertains, elle émerge d'un environnement sonore qui lui est étranger ; c’est une musique dont subsistent des traces sans plus être véritablement présente – en convoquant Monteverdi, Mittmann renvoie par ailleurs à un moment historique où la musique occidentale est déjà en train de se réinventer.

« J’ai rêvé que j’étais encore dans le ventre de ma mère. Au début régnait une paix absolue – c’était l’unité avec le corps maternel. Ensuite, les bruits de son cœur ont résonné avec dureté et j’ai senti la pression d’un processus en train de se faire : la naissance. » Toshio Hosokawa, lui, envisage la mémoire comme imprégnée dans le corps, au travers d’une expérience aussi universelle qu'inaccessible à la conscience. Le titre de sa partition de 2004, Drawing, naît de son envie d’exprimer musicalement la « foule de sentiments primitifs : l’angoisse, la pression, la peur, le désir et, enfin, la joie de naître » ressentis pendant le rêve, de tracer les contours d'un événement commun à chaque humain. Dans une partition à la conquête de la vie, le compositeur japonais, formé à l'avant-garde allemande de l’après-guerre et imprégné de la tradition des arts japonais (un grand-père maître d'ikebana et une mère joueuse de koto ; lui-même envisage sa musique comme une « calligraphie sonore »), part du silence, un humus à partir duquel l’événement sonore devient perceptible, dure, puis s’éteint, et suit le sillon musical captivant de l'ambivalence de la naissance : elle promet la vie tout autant que la séparation – alors même qu’on est le plus vulnérable.

L'histoire de la musique s’entend comme un ensemble de possibilités toujours susceptibles d'être réactivées et l’enjeu, pour Sturm und Klang, d’un programme aux esthétiques aussi diverses est triple : l'équilibre entre les lignes instrumentales chez Mundry ; la subtilité du lien entre Monteverdi et l’environnement contemporain chez Mittmann ; la maîtrise des intensités ou la qualité des attaques chez Hosokawa – Thomas Van Haeperen tient entre ses mains la souplesse nécessaire à articuler plusieurs régimes d'écoute.

Bruxelles, Artonov Lab, mardi 13 octobre 2026

Bernard Vincken

Crédits photographiques : Thorsten Krienke

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