Valérie Aimard et Cédric Lorel : passion Catalogne, avec Cassadó et Casals
Pour la sortie de leur album consacré aux deux immenses violoncellistes et compositeurs catalans, Valérie Aimard et Cédric Lorel avaient choisi le Studio Raspail, qui a réouvert il y a quelques semaines dans ce très bel immeuble Art Déco, bien connu des amateurs d’architecture, du quartier Montparnasse. La programmation de cette salle étant tournée vers le théâtre, ce concert était une première. Avec ses 246 places, partagées entre un parterre et un balcon, son très bon piano (un demi-queue Yamaha CF4), son acoustique précise et agréable, le Studio Raspail se prête parfaitement à la musique de chambre, et favorise, à tous points de vue, la communication verbale avec le public. Ce dont Valérie Aimard ne s’est pas privée, partageant de façon particulièrement vivante, et en experte du sujet, sa passion pour ces deux grandes figures du violoncelle et de la composition qu’étaient Pablo Casals et Gaspar Cassadó.
Il faut dire aussi qu’elle a des raisons très subjectives de les chérir, car son parcours d’élève puis de musicienne accomplie a croisé bien des fois des personnalités liées à ces deux figures majeures de la musique catalane. Il existe en particulier une émouvante filiation : Cassadó a été l’élève le plus assidu de Casals, avant de former – entre autres bien sûr – Marc Latarjet, lequel a été le premier professeur de Valérie Aimard au Conservatoire de Lyon. C’est tout le sens de cet album. D’autant que ces rapports entre les deux compositeurs ne sont pas aussi documentés qu’ils le méritent : ni Conversations avec Pablo Casals, de Josep Maria Corredor (1955), ni Pablo Casals, un musicien, une conscience de Jean-Jacques Bedu (2012), ne mentionnent le nom de Gaspar Cassadó. Le livret de l’album, écrit par Valérie Aimard, apporte de précieuses informations à ce sujet.
Le concert reprend certaines pièces de cet album particulièrement généreux, à commencer par Requiebros (1931), de Cassadó, dédiée « À mon très cher maître Pablo Casals », manière de se mettre immédiatement dans l’ambiance, à la fois de cette irrésistible musique espagnole, et de l’amitié entre les deux hommagés de la soirée.
Suivent deux pièces de Casals : Pastorale (1893) et Feuillet d’album (1897). Dans sa présentation, Valérie Aimard n’élude pas les influences des compositeurs romantiques de ces pièces composées à la toute fin du XIXe siècle, par un tout jeune compositeur « pas complètement affirmé » (paradoxalement, la partie de piano est parfois plus convaincante que celle de l’instrument du compositeur – n’oublions pas, cependant, que pendant 80 ans Casals a commencé toutes ses journées par jouer, au piano, deux Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré de Bach). Valérie Aimard qualifie ces pièces de « touchantes ». Elles le sont d’autant plus qu’à leur écoute on imagine l’ardeur et l’émotivité extrême du jeu de Casals. Pourtant, Valérie Aimard ne cherche pas à imiter cela. L’émotion qu’elle met dans son jeu est plus contenue, mais tout aussi perceptible.
Après un charmant et passionné Intermezzo (extrait de l’opéra Goyescas) d’un autre compositeur catalan, Granados, transcrite par Cassadó, Cédric Lorel quitte la scène. Sa partenaire nous offre les deuxième et troisième mouvements (Sardana et Intermezzo e danza finale) de la Suite pour violoncelle seul de 1926, la plus célèbre des œuvres de Cassadó, popularité dont on vérifie une fois de plus qu’elle est pleinement justifiée !
Puis Cédric Lorel revient, et ils jouent la pièce maîtresse de leur CD, la Sonate pour violoncelle et piano en la mineur que Cassadó a composée également en 1926, mais qui s’était faite très rare, pour des raisons d’autant plus incompréhensibles qu’elle est d’une qualité constante, en quatre mouvements (Rapsodia - Aragonesa - Saeta - Paso doble) aux caractères affirmés, aux couleurs vives et attrayantes, pleines de surprises (et, à nouveau, peut-être davantage dans la partie de piano que dans celle de l’instrument du compositeur), à la fois raffinés et immédiatement accessibles. Voilà une Sonate qui, écrite quelques années après celle de Debussy (laquelle est indubitablement influencée par l’Espagne), même si elle n’en a ni l’inventivité ni la concision, semble s’en souvenir, notamment par ses harmonies. Les réunir dans un même concert serait tout à fait pertinent. Avis aux programmateurs !
Dans toutes ces pièces, Cédric Lorel trouve de bien jolies couleurs. Son toucher est d’une grande délicatesse, et d’une sensibilité assumée. Il ne fait pas qu’accompagner : il fait preuve d’une authentique personnalité musicale (même si parfois il reste un peu en retrait sur le plan sonore). Quant à Valérie Aimard, si sa justesse n’est pas toujours absolument irréprochable, son archet est souverain, et ses conduites de phrases sont magistrales. Et surtout, l’entente entre les deux partenaires est, sur le plan musical, frappante d’évidence.
En bis, ils jouent la Sérénade de Cassadó, une pièce absolument délicieuse, qui commence par une irrésistible « joke » (le violoncelle descend dans le grave, en pizz, mais il lui manque les deux dernières notes, qui sont, du coup, jouées au piano, et servent en même temps à lancer l’accompagnement du thème – et il faut souligner à quel point les sonorités des deux instruments se confondent ici), et se poursuit tout en délicatesse : trois minutes à l’image de toute la soirée !
Dans ce lieu conçu pour le théâtre, la soirée a quelque chose d’en effet assez théâtral, entre des attitudes particulièrement expressives de Cédric Lorel, et un jeu de Valérie Aimard qui toujours raconte, sans cesse en mouvement, mais jamais racoleur. Ceux qui n’ont pas eu la chance d’y assister pourront se consoler avec l’enregistrement.
Paris, Studio Raspail, 12 octobre 2026
Pierre Carrive
Crésits photographiques : Pierre Carrive



