Kullervo de Sibelius : une tragédie symphonique à découvrir chez Breitkopf & Härtel
Jean Sibelius (1865-1957) : Kullervo op. 7, pour soprano, baryton, chœur d’hommes et orchestre, Breitkopf & Härtel, ISMN 979-0-004-21180-9
Entre tragédie, implacabilité et tourment, les éditions Breitkopf nous permettent aujourd’hui de revenir à cette titanesque page de Sibelius, Kullervo. On se souvient de Paavo Jarvi ouvrant sa première saison en tant que directeur musical de l’Orchestre de Paris, aux côtés du puissant Chœur national d’hommes d’Estonie. Un événement marquant, et pour beaucoup une première rencontre avec cette partition composée entre 1891 et 1892. L’œuvre mobilise un vaste effectif orchestral (bois par deux, piccolo, cor anglais, clarinette basse, quatre cors, quatre trompettes, trois trombones et tuba, percussions et cordes), deux solistes, Sisar (soprano) et Kullervo (baryton), ainsi qu’un chœur d’hommes. D’une durée approchant les 80 minutes, l’œuvre se divise en cinq mouvements, où des couleurs d’inspiration traditionnelle évoluent dans des harmonies tantôt lumineuses, tantôt profondément sombres, préférant des thèmes à la fois héroïques et poignants, et par moments, plus légers. La préface bien construite de Glenda Dawn Goss reprend quelques éléments clés de cette œuvre monumentale et physique, notamment le fait que Sibelius évoquait, dans ses premiers écrits, l’écriture d’une symphonie, dans l’esprit finnois. Le terme de symphonie reviendra très souvent sous sa plume, notamment lorsque la ville de Loviisa souhaita faire apposer une plaque pour honorer l’endroit où Sibelius écrivit la Kullervo suite. La réponse de l’intéressé fut rapide et claire : Kullervo symphonie (pas suite). Sibelius reprend volontiers des thèmes issus du folklore finnois qu’il transforme et fait évoluer à travers une richesse harmonique et une orchestration dense, mais d’une clarté saisissante. L’histoire de Kullervo, tirée du Kalevala, récit de la mythologie nordique, est sombre : un enfant marqué par l’assassinat de sa famille par son propre oncle, à la personnalité violente, qui finira par séduire une charmante jeune femme avant de comprendre qu’il s’agit de sa propre sœur… Sisar se suicide après cet inceste involontaire, Kullervo détruit la famille de son oncle avant de se jeter sur son épée. Chaque étape dramatique est traduite avec une intensité saisissante, notamment en privilégiant les cordes graves, sonores, mais aussi dans des volutes qui semblent nous emporter au passage. Par moments, notamment dans le troisième mouvement et la scène finale, l’écriture frôle le vertige et installe un malaise presque physique, appuyé par l’implacable Kullervo, martelé et sec, puis le chœur martial. Et les moments de joie trouvent résonance dans les jeux aigus des cordes, avec des usages rythmiques plus enlevés, comme le révèle le troisième mouvement. C’est rythmiquement énergique et agile, sans aucune lourdeur. Sibelius intensifie le matériau orchestral avec génie, ne donnant aucun moment de répit à l’auditeur. La première intervention chorale est aussi magistrale par son énergie patriotique : une ode à la nature.
Cette partition extraordinaire, dont l’histoire peut déstabiliser et déranger, est parfaitement mise en page par Breitkopf dans une nouvelle partition d’études (format réduit). D’abord, une excellente préface, ensuite, une lecture, malgré le format de poche, particulièrement claire et aisée. Les dynamiques, nombreuses, se distinguent aisément, les chiffres de mesures et particulièrement les lettres aident à structurer l’œuvre. La qualité d’impression sur un papier crème est remarquable. Il convient de préciser que l’appareil critique peut être téléchargé sur www.breitkopf.com.

Jean Sibelius (1865-1957) : Kullervo op. 7, mouvement III et V, pour soprano, baryton, chœur d’hommes et orchestre (réduction pour piano) Breitkopf & Härtel, ISMN 979-0-004-18707-4
Pour compléter, Breitkopf propose un autre ouvrage reprenant les mouvements trois et cinq (avec parties vocales) réduits pour piano par le compositeur et arrangés par Yumi Fujimoto. L’éditeur adopte naturellement un grand format ici, probablement plus aisé pour la pratique de l’accompagnement que les formats, d’opéras par exemple, parfois un peu trop serrés. L’un des principaux défauts des réductions d’orchestre est souvent la volonté de placer dans dix doigts le plus d’éléments possibles, imposant au pianiste un travail de lecture redoutable et une pratique du piano franchement inconfortable. Il est agréable ici de découvrir un travail soigné et délicat, adapté à une pratique raisonnable du piano.
Ayrton Desimpelaere