La musique pour clarinette de Weinberg : une superbe intégrale

par

Mieczyslaw WEINBERG (1919-1996) : Concerto pour clarinette et cordes, op. 104 ; Sonate pour clarinette et piano, op. 28 ; Symphonie de chambre n° 4 pour clarinette, triangle et cordes, op. 153. Robert Oberaigner, clarinette ; Michaël Schöch, piano ; Solistes de Chambre de Dresde, direction :  Michail Jurowski. 2020. Livret en anglais. 83.08. Naxos 8.574192.

Le label Naxos aura bien aidé à la diffusion de l’œuvre de Weinberg dont la commémoration du centenaire de la naissance aura confirmé l’importance fondamentale dans la musique du XXe siècle. Partitions de chambre, symphonies, dont des premières mondiales, et concertos auront été servis avec qualité. Après la flûte, un nouveau pan de cette production vient s’y ajouter, celui qui concerne la clarinette. On y trouve en toute logique la Symphonie de chambre n° 4 dans une version qui suit de peu celle que nous avons évoquée récemment ici, due à l’Orchestre de Chambre Amadeus de la Radio polonaise dirigé par Anna Duczmal-Mroz, la clarinette étant l’apanage de Kornel Wolak (Dux 1632/33). Nous avions à cette occasion souligné les qualités de cette page tardive de Weinberg, qui date de 1992, avec son sensible Lento introductif, son dynamique Allegretto suivi d’un Adagio au cours duquel l’intrication clarinette/cordes se déroule dans une atmosphère émaciée. L’Andantino final, sous ses airs de fausse joie, se conclut par une courte coda réservée au soliste sur un tapis de cordes douces. Nous avions aimé cette version, mais il faut reconnaître que si sur le plan soliste, Kornel Wolak chez Dux et Robert Oberaigner dans ce nouveau CD Naxos, peuvent prétendre aux mêmes éloges clarinettistiques, nous avons un faible pour les cordes de Dresde, menées par Michail Jurowski avec une passion plus engagée. 

Partition de jeunesse, la Sonate pour clarinette et piano de 1945 fut donnée au Conservatoire de Moscou le 20 avril de la même année avec le compositeur au piano et le clarinettiste Vasily Getman. C’est une œuvre très expressive, très virtuose qui, dans son premier mouvement Allegro, permet aux deux instruments de se lancer dans un dialogue animé, d’une grande accessibilité et d’une immédiate séduction. La clarinette élève son chant dans une atmosphère chaude et élaborée, qui va trouver dans l’Allegretto central une élégance câline, avec des notes répétées au piano, dans un rappel de thèmes populaires qui oscillent entre le divertissement et l’avancée dramatique. L’Adagio conclusif s’ouvre par une longue introduction pianistique qui prépare le terrain au surgissement de la clarinette en un passage proche de l’improvisation, avant que les deux instruments n’entament un partenariat entre douceur et langueur qui aboutit à une coda toute en retenue, comme en attente d’une impossible fusion. 

Cette sonate est une superbe page de musique de chambre, qui va se prolonger dans l’émotion et la haute inspiration avec le Concerto de 1970, œuvre de près de trente minutes dont les deux derniers mouvements se jouent en enchaînement. Dans ses années de jeunesse, Weinberg avait bien connu la clarinette, présente dans les ensembles klezmers ou destinés au théâtre. Ici, l’instrument est tout de suite en scène, vite soutenu par un pizzicato de cordes volubile et rythmé avec finesse. Bientôt, une sorte de réflexion introspective vient établir un climat allusif empli de douces inflexions avant un épisode narquois et malicieux dans lequel la clarinette s’ébroue avec ironie. Cet Allegro culmine dans une coda entraînante, au cours de laquelle la virtuosité du soliste est très sollicitée. L’Andante se développe au sein d’un univers mélancolique et pensif dans lequel la clarinette et les cordes éprouvent un même sentiment sensible ; on se rend compte à quel point Weinberg maîtrise l’art d’insuffler aux cordes une intensité émotionnelle qui prépare avec délicatesse l’entrée de la clarinette et son langage proche du murmure. Le drame est là, mais il est sous-jacent, il ressemble à un décor en demi-teinte qui semble planer devant un regard rêveur. C’est d’une beauté intemporelle et fluide, si fluide que l’on éprouve une sensation hypnotique, avant cet Allegretto enchaîné qui plonge l’auditeur dans un autre univers, soudain éveillé, avec des appels instrumentaux légers et espiègles qui vont installer la clarinette et les cordes dans une sorte de danse habile et complice, comme quand on joue à se chercher sans être sûr de vouloir se trouver. Mais très vite la musique redevient pensive, avec des jeux évasifs de la clarinette que les cordes respectent tout en rappelant leur soutien. Les appels de l’instrument soliste, dans une cadence aiguë qui ressemble à un défi, sont clôturés par les cordes de manière abrupte. 

Ces trois chefs-d’œuvre sont donc joués par l’Autrichien Robert Oberaigner, clarinette solo de la Staatskapelle de Dresde après être passé au Gürzenich de Cologne. Il a notamment étudié avec Sabine Meyer. Son jeu est d’une aisance, d’une expressivité et d’une finesse confondantes. Il donne à ces pages inspirées de Weinberg une juste dimension, en partenariat subtil avec le pianiste Michael Schöch dans la sonate, et soutenu dans le concerto et la symphonie par des collègues issus de son orchestre symphonique dresdois, dirigés avec soin par Michail Jurowski. Ce CD-joyau a été enregistré en février 2019 en la Haus der Musik d’Innsbruck en ce qui concerne la sonate. Pour le concerto, ce fut le mois suivant, avant la symphonie de chambre en septembre, dans la Lukaskirche de Dresde. Dans cette dernière, partition, Michail Jurowski, qui a été l’assistant de Gennadi Rozhdestvensky, et a dirigé, entre autres postes, l’Opéra de Leipzig et l’Orchestre de Cologne, offre à Robert Oberaigner l’indispensable espace déclamatoire. Il n’est pas inutile de rappeler que Chostakovitch, ami de Weinberg, a été un proche de la famille Jurowski et que, dans son enfance, le futur chef d’orchestre a joué en duo avec le compositeur de la Symphonie Leningrad. A plusieurs reprises, en concert, il a dirigé des pages de Weinberg ; la musique de ce dernier est un univers familier dont il prouve sa parfaite compréhension.   

Son : 9  Livret : 9  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Jean Lacroix  

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