La Rêveuse signe le dernier volet de son portrait musical de Londres au XVIIIe siècle

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London circa 1760. Carl Friedrich Abel (1723-1787) : Concerto a viola de gamba concertata en sol majeur [recons.] ; Quatuor en sol majeur WKO 227 ; Adagios en ré mineur A1 : 28 & 30 [Drexel Man.]. Johann Christian Bach (1735-1782) : Quatuor en ré majeur Op. 8 no 2. Francesco Geminiani (1687-1762) : AndanteAllegro moderato ; Affetuoso en ré mineur. Thomas Alexander Erskine (1732-1781) : Sonate en trio en sol majeur no 6 CM 5. Rudolf Straube (1717-1785) : Largo en do majeur. Ann Ford (1737-1824) : An Italian Air ; Duetto. La Rêveuse. Florence Bolton, viole de gambe. Serge Saïtta, traverso. Stéphan Dudermel, Ajay Ranganathan, violon. Sophie Iwamura, alto. Benoit Vanden Bemden, contrebasse. Carsten Lohff, clavecin. Benjamin Perrot, archiluth, théorbe, guitare anglaise. Sylvain Lemêtre, verres musicaux. Livret en français, anglais. Novembre 2023. 58’05’’. Harmonia Mundi HMM 905380

Ainsi se referme le quadriptyque que La Rêveuse, depuis un premier jalon chez Mirare en 2018, a consacré à la vie musicale londonienne dans la première moitié du XVIIIe siècle. Après la génération Purcell, après l’héritage de Corelli, après un troisième volume intitulé « Handel Musicians », la nouvelle parution se focalise maintenant sur l’orée du règne de Georg III, couronné roi du Royaume-Uni et de Hanovre en 1761, l’année de ses noces avec Charlotte de Mecklembourg-Strelitz. La notice du CD contextualise un tableau particulièrement éloquent de l’activité concertante dans la capitale. Insulaire, mais à l’époque barycentre du monde civilisé. Alors que le jeune monarque resta attaché au style baroque qui prenait congé avec la disparition du Caro Sassone en 1759, son épouse se montra plus sensible à l’émergent style galant. Entre sensibility, humour et grivoiserie, le style romanesque d’un Laurence Sterne (auteur de l’influent Life and Opinions of Tristram Shandy), reflétait en littérature les mœurs et humeurs du temps.

Dans une décennie où l’issue de la Guerre de Sept ans confirmait la puissance économique et géopolitique anglaise, Londres attirait des artistes venus du continent. « Les modèles de financement de la culture y sont déjà modernes, comparés aux autres grandes villes européennes », selon Florence Bolton (voir notre interview). Dans une société baignée par les valeurs du libéralisme et de l’entrepreneuriat, les musiciens s’en remettaient à leur initiative pour monter les programmes et attirer les publics aristocratiques et bourgeois. Quand ces concerts pour l’establishment, entre libertinage, extravagance et mondanités, n’étaient pas organisés par des reines de la nuit ! Ainsi l’affairiste et courtisane Teresa Cornelys qui, dans l’antre de Carlisle House, accueillit les trois premières saisons des « Bach-Abel Concerts ». Ces élitistes soirées devinrent tant courues qu’elles se dispensèrent de toute publicité autre que l’annonce du rendez-vous, et se maintinrent jusqu’à la mort de Johann Christian en 1782.

Auprès du gambiste Abel, ultime virtuose de la viole à son crépuscule, un cénacle se souda autour du clavier du dernier fils Bach, du luthiste Rudolf Straube, du violon de Thomas Alexander Erskine, comte écossais taquinant la muse. Une jeune et troublante égérie, affolant les potins, se distinguera en jouant des musical glasses, de la guitare, –voir son célèbre portrait peint par Thomas Gainsborough, dans une posture jambes croisées affirmant une fière indépendance face à ce milieu patriarcal. Son éphémère incursion de concertiste, au terme de quelques mois, se confina ensuite dans les salons.

Le disque fait d’abord revivre cet environnement par un concerto d’Abel, tout récemment reconstruit d’après des originaux pour violoncelle et flûte. La viole de Florence Bolton y est à l’honneur. Autre aménagement par Thomas Fritzsch et Günter von Zadow : un quatuor de Bach où le traverso et l’alto se substituent ici au hautbois et à la viole. En février 2021, l’équipe des Ombres s’était déjà penchée sur cet opus 8 no 2 en ré majeur, auquel répond ici un autre quatuor d’Abel, lui aussi en deux parties, et là encore diffusant une délicate expressivité.

Contrastant avec ce souple terreau d’affects : deux sonates en trio d’Erskine, où le rudimentaire continuo se montre peu inventif, et laisse plutôt parader les deux violons. Suivent deux extraits du Drexel Manuscript, avec continuo reconstitué. L’anthologie évolue ensuite vers des climats intimistes, anticipés en plage 6-7 par deux pages de Geminiani pour l’english guitar, –un cordophone piriforme aux sonorités métalliques parentes du cistre, que l’on entend encore dans un Largo de Straube où Benjamin Perrot subjugue par ses phrases ciselées. Diaphane transition vers deux havres de grâce, qui nous quittent sur le calme miroitement des verres musicaux de Sylvain Lemêtre et la douce flûte de Serge Saïtta. Fragiles instants qui comme dans un rêve concluent cet attachant album, et rendent hommage au nom de baptême de ses interprètes.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 6-8,5 – Interprétation : 9

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