Yuval Zorn, enchanteur dans Rameau, cruellement objectif dans Szymanowski et Debussy

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Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Nouvelles Suites de pièces de clavecinSarabande, Les Trois Mains, Fanfarinette, La Triomphante ; Premier Livre de pièces de clavecinSarabande. Karol Szymanowski (1882-1937) : Masques op. 34. Claude Debussy (1862-1918) : Images, Livres I et II. Yuval Zorn, piano. 2025. Notice en anglais. 72′48′′. Rubicon RCD 199.

Quinquagénaire depuis cette année, l'Israélien Yuval Zorn est un chef d'orchestre qui peut se prévaloir d'une honorable carrière, principalement dans son pays natal et en Allemagne, mais aussi un pianiste aux capacités digitales remarquables. C'est un programme intelligemment composé et assez inattendu qu'il défend ici, servi par un très bel instrument parfaitement réglé et par une excellente prise de son.

Le temps n'est heureusement plus où les pianistes renonçaient à interpréter en concert ou au disque la musique écrite à l'origine pour clavecin, de peur d'encourir les foudres des tenants de l'authenticité. Zorn encadre ainsi ce récital de deux Sarabandes de Rameau, tirées respectivement des Nouvelles Suites de pièces de clavecin (c. 1729-1730) et du Premier Livre de pièces de clavecin (1706), où il se montre très convaincant. Dans cette dernière pièce, qui clôt de belle façon le disque, il restitue parfaitement le côté nostalgique et doux-amer de la musique, comme son élégance très Grand Siècle. Et il n'est pas en reste dans les trois autres pages du premier recueil, en particulier dans Les Trois Mains où la précision du toucher, le parfum de guitare et la façon de très légèrement appuyer les rythmes démontrent l'intelligence de l'interprète autant que la sûreté de sa technique.

Après cette belle entrée en matière, on déchante dans les Masques de Szymanowski. Dès Shéhérazade, qui ouvre le triptyque du compositeur polonais, on retrouve certes l'indubitable intelligence et la maîtrise du pianiste, mais sa sonorité assez sèche et métallique comme son toucher souvent percussif étonnent. Le deuxième morceau, Tantris le bouffon, est rendu d'une manière anguleuse et « moderne » (l'œuvre fut écrite en 1915-1916) : Yuval Zorn travaille à la pointe sèche et rapproche la pièce du Stravinsky impitoyable du Sacre du printemps.

L'ironie de la Sérénade de Don Juan — dédiée à Arthur Rubinstein — n'échappe pas au pianiste, qui se montre cependant extrêmement maîtrisé et assez distant dans une approche marquée par une absence totale de séduction. Comme on craint s'être montré trop sévère, on réécoute le disque à plusieurs reprises ; mais rien n'y fait : cette approche d'une œuvre d'exigeante virtuosité, parfaitement dominée par un interprète capable d'en démonter tous les rouages, est étonnamment anémique. Pour s'en convaincre, il suffit de prendre dans sa discothèque (ou de retrouver sur les plateformes de streaming) la version de Piotr Anderszewski (Virgin Classics, 2005). Et là, le doute n'est plus permis : dans des tempos assez similaires à ceux de Zorn, la sonorité du grand pianiste polono-hongrois est pleine et moirée, son sens du mystère et son imagination poétique font merveille d'un bout à l'autre. Là où Zorn intéresse, Anderszewski passionne. Pour en avoir le cœur encore plus net, on écoute la version de Krystian Zimerman (DG, 2022). Le maître polonais y est à son meilleur : on admire son extraordinaire fluidité sonore et le sens de la menace qu'il sait évoquer dans Shéhérazade, l'ironie grinçante qu'il met dans Tantris, ou la sonorité cristalline et la sensation d'apesanteur qu'il instille dans la Sérénade de Don Juan.

Malheureusement, Yuval Zorn ne convainc pas davantage dans les deux cahiers d'Images de Debussy. Commençant par le second recueil, il offre une vision intéressante, claire, subtilement pédalée, mais abordée au scalpel dès Cloches à travers les feuilles. Les sonorités sont soigneusement pesées dans Et la lune descend sur le temple qui fut, selon une approche qui n'envoûte pas mais intéresse toujours. Après un début un peu terne, Zorn monte en puissance dans Poissons d'or, où il affiche une excessive réserve émotionnelle. Il ouvre le premier cahier par des Reflets dans l'eau à nouveau très maîtrisés. Hommage à Rameau lui permet d'introduire davantage de chaleur et d'atmosphère et il impressionne par son remarquable contrôle de la dynamique, en particulier par ses fines nuances pianissimo. Enfin, il fait montre dans Mouvement d'un mécanisme impeccable. Sa maîtrise technique fait qu'il ne se crispe à aucun moment, même si sa neutralité interprétative a tendance à transformer cette pièce en étude.

Ici à nouveau, une comparaison avec le récent album Debussy d'Élodie Vignon (Cyprès, 2025), chaleureusement salué dans nos colonnes et lauréat des derniers Prix Caecilia, en dit long. Là où Zorn travaille à la pointe sèche, Élodie Vignon — qui, on le sait, récuse les brumes dites impressionnistes — fait sentir la sensualité et le goût de la matière sonore si importants chez Claude de France. Pour ne prendre que l'exemple de Reflets dans l'eau, elle s'y montre incomparablement plus chaleureuse et sait comment créer une atmosphère, grandement aidée par un toucher moiré et plus charnu que celui de Zorn. Là où le pianiste israélien intéresse, Élodie Vignon envoûte, sachant se montrer suave et sensuelle.

On reste donc sur une impression très mitigée, en regrettant qu'un instrumentiste disposant d'un tel bagage intellectuel et technique ne fasse pas meilleur usage de ses qualités.

Son : 10 — Livret : 9 — Répertoire : 10 — Interprétation : 9 (Rameau), 6 (Szymanowski, Debussy)

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