Le Festival de la Grange de Meslay entre tradition et renouveau
Outre la magie des lieux et la qualité de la programmation, ce qui frappe le plus au Festival de la Grange de Meslay, en Touraine, c’est le silence quasi religieux avec lequel le public vient écouter de la musique dans un respect total des artistes et des œuvres proposées. C’est dans le vaste écrin de cette grange du XIIe siècle aux allures de nef de cathédrale que le grand Sviatoslav Richter avait décidé de créer un festival en 1963. Son aura attirera la fine fleur des stars internationales de l’univers classique. Malgré ses humeurs et ses angoisses légendaires, Richter restera fidèle à ce lieu hors du temps et hors du monde (en dépit de la bretelle d’autoroute qui le borde à quelques encablures seulement), il y donnera 78 concerts de 1963 à sa mort survenue en 1997.
En cette année 2026, la 62e édition change de mains à la suite de la démission tumultueuse de René Martin. Désormais aux mains d’une direction de transition en tandem entre la pianiste Claire Désert et la présidente des Fêtes musicales en Touraine Danielle Momméja, le Festival de la Grange de Meslay entend rester fidèle à l’esprit de cette grange sublime, tout en ouvrant sa programmation vers de nouveaux horizons, tant par les musiciens invités que par le choix du répertoire. Avant d’investir d’autres lieux tourangeaux au Domaine de Candé et au Nouvel Atrium de Saint-Avertin, ce deuxième week-end offrait une programmation dense et très diversifiée.
Samedi 6 juin à 18 heures Cédric Tiberghien, piano
Ce week-end exaltant commençait avec un hors d’œuvre qui était plutôt une pièce de résistance : les Variations Diabelli de Beethoven qui passent pour être une des plus grandes œuvres pour piano de l’histoire de la musique. Voilà des années que le pianiste français se passionne pour les cycles de variations de Beethoven, passé maître en la matière. Parvenu à une maturité radieuse et chaleureuse, Cédric Tiberghien a d’abord présenté l’œuvre de manière très claire avant de nous offrir une vision très achevée de ce monstre musical (près d’une heure de musique aussi intellectuelle que sensible) qu’il a dominé avec une belle aisance. Qualité de la sonorité (le grand Steinway venu de Nantes est vraiment excellent), imagination et sens de l’humour étaient au rendez-vous dans cette interprétation très aboutie culminant avec la puissance quasi tellurique de la fugue.
Virtuose sensible, Cédric Tiberghien a parfaitement rendu le côté aphoristique de ces 33 tableaux, sortes de haïkus occidentaux dont on ne sait jamais si on doit les traiter dans le but de former un tout cohérent ou s’il faut au contraire les considérer comme une suite de climats indépendants les uns des autres reliés par le fil ténu et fragmenté de la banale valse de Diabelli qui leur sert de prétexte.
Samedi 6 juin à 21 heures Joseph Moog, piano et le Quatuor Talich
La soirée était ensuite consacrée à deux chefs-d’œuvre de la musique de chambre de Schubert et Schumann. Fondé en 1964, le Quatuor Talich a souvent changé de musiciens au cours de sa longue existence, mais l’âme tchèque demeure dans leurs interprétations. Les discophiles doivent de grandes joies musicales à ce célèbre quatuor qui a beaucoup enregistré en France pour le label Calliope. De nombreux enregistrements sont devenus des disques de légende, tels les Quintettes de Mozart, les Quatuors de Beethoven ou d’Antonín Dvořák.
Emmené aujourd’hui par le violoniste Jan Talich (fils de l’altiste Jan Talich fondateur du quatuor et neveu du célèbre chef d’orchestre Václav Talich), la nouvelle formation du Quatuor Talich comporte également Roman Patočka au second violon, Radim Sedmidubský à l’alto et Michael Kaňka au violoncelle. Très sérieux en scène, les Talich forment une bande de gais lurons à la ville, aimant la bonne table en partageant force bières et repas gastronomiques. Une bonne humeur et un humour discrètement visibles sur la scène de la Grange de Meslay avec leurs grosses chaussures vernies enjolivées de lacets aux couleurs vives et disparates.
La sonorité du quatuor semblait un peu écrasée par l’acoustique absorbante de la Grange dans une interprétation parfois un peu chaotique du Quatuor en ré mineur, la Jeune fille et la mor, de Schubert durant laquelle les musiciens semblait chercher leurs marques. C’est dans le Quintette avec piano op. 44 écrit par Schumann pour sa femme Clara que les musiciens ont exprimé pleinement leur art. Rejoints par l’excellent pianiste allemand Joseph Moog, ils nous ont alors offert une version très engagée du magnum opus schumanien dans un brillant dialogue entre cordes et piano dans cette œuvre si pleine d’effusion amoureuse.
Dimanche 7 juin à 11 heures Arielle Beck, piano
C’est bien connu, la valeur n’attend point le nombre des années et Corneille aurait sans doute goûté ce récital exceptionnel donné par la jeune pianiste et compositrice Arielle Beck. Cette surdouée, simple et adorable, a stupéfié une fois de plus le public. Du haut de ses 17 ans, cette frêle jeune fille a subjugué son auditoire par son autorité et par sa maturité dans un récital agencé avec intelligence et curiosité. Dès les premières notes du Prélude de la Suite anglaise N° 2, BWV 807 de Johann Sebastian Bach, notre oreille était titillée par un jeu d’une clarté absolue rendant immédiatement intelligible les contrepoints savants du Cantor qui allaient irriguer toute la suite de son programme avec le Prélude et Fugue op. 35/1 de Mendelssohn et l’assez indigeste Sonate N° 1 de Paul Hindemith qui semblait toutefois moins scholastique sous les doigts et la pensée d’Arielle Beck.
Au milieu de toutes ces pièces à l’écriture rigoureuse, le merveilleux Rondo en la mineur, K. 511 de Mozart apportait une oasis de lumière et de mystère avec son thème énigmatique d’une poignante nostalgie revenant comme le refrain d’une boîte à musique de rêve… brutalement suivi par une version époustouflante de virtuosité joyeusement assumée de la Paraphrase sur le Marche nuptiale du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn d’un Franz Liszt particulièrement en verve offerte en bis. Arielle Beck s’est jouée de toutes les chausse-trappes avec une aisance qui faisait plaisir à voir et à entendre.
Dimanche 7 juin à 16 heures Quatuor Moraguès et Rodolphe Menguy, piano
Le Quatuor Moraguès, alors très jeune, avait déjà joué le Quintette pour piano et vents op. 16 de Beethoven dans la Grange de Meslay avec Sviatoslav Richter. Un disque, toujours disponible, avait d’ailleurs été enregistré dans la foulée en 1992. C’est en compagnie du jeune pianiste français Rodolphe Menguy qu’ils sont revenus jouer cette œuvre de jeunesse d’un Beethoven encore très attaché au XVIIIe siècle dans le sillage du Quintette pour piano et vents, K. 452 de Mozart qui ouvrait ce concert.
Dimanche 7 juin à 19 heures Eric Lu, piano
Ce deuxième week end du Festival de la Grange de Meslay se terminait en beauté par la présence magnétique du jeune pianiste sino-américain Eric Lu. Vainqueur des Concours de Leeds et Chopin de Varsovie, il s’impose comme un musicien d’un incomparable raffinement avec un toucher de velours et des nuances infimes semblant émaner de tout son être intérieur. Son sens musical possède l’impalpabilité et l’étoffe de la pure poésie qu’il distille avec un calme étonnant. Sous ses doigts, les 9 petites pièces des Scènes de la forêt de Robert Schumann étaient évocatrices d’une nature chatoyante et mystérieuse. Le mystérieux Oiseau prophète dialoguait avec les véritables oiseaux venus l’écouter à l’extérieur de la Grange.
La seconde partie de son récital était consacré, bien sûr, serait-on tenté de dire, à Frédéric Chopin avec la Polonaise op. 71/ 2, la 4e Ballade et la Sonate N° 3 op. 58 construite par Eric Lu comme un crescendo convergeant habilement vers le dramatisme du presto final. L’Impromptu op. 142 de Schubert, presque incongru dans ce programme chopinien, venait nous rappeler le splendide enregistrement de son intégrale des Impromptus de Schubert paru chez Warner en ce début d’année. Loin de tout effet de manches, le jeu si expressif et si intérieur d’Eric Lu porte la marque d’un tout grand interprète qu’il importe de suivre avec attention.
Festival de la Grange de Meslay, 6 et 7 juin 2026
Crédits photographiques : F.Hudry / Cédric Tiberghien présentant les Variations Diabelli de Beethoven.



