Le luth français et la théorie des humeurs, auscultée par Simone Vallerotonda

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Méditation. Les quatre saisons du luth. Charles Mouton (1626-1699) : Prélude ; La Belle Espagnole ; La Belle Florentine ; La Mélancolique ; La Volage ; My mistress is pretty. Robert de Visée (1650-1725) : Tombeau Mazarin ; Courante ; Prélude ; Allemande ; La Muzette ; Tombeau du Vieux Gallot. Jacques Gallot (1625-1695) : La Comete ; L’Altesse royale ; La Cigogne ; Les Castagnettes. Pierre Dubut (1642-1700) : Rondeau. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Air pour les esclaves africains ; Les Tendres Plaintes. Germain Pinel (1600-1661) : L’Enchantement. Pierre Dubut (1610-1681) : Courante. Valentin Strobel (1611-1669) : Canaries ou Gigue. François Couperin (1668-1733) : Les Barricades mystérieuses. Simone Vallerotonda, luth. Livret en anglais, français, italien. Janvier 2021. TT 56’31. Arcana A496

Voilà un siècle jour pour jour, le 5 mars 1922, naissait Pier Paolo Pasolini, dont Simone Vallerotonda salue dans ses remerciements « l’infatigable source de courage et de liberté d’expression ». On observe qu’à l’instar de Salò o le centoventi giornate di Sodoma qui converge vers l’insoutenable Girone del sangue citant le chœur Veris leta facies de Carl Orff, le présent disque se structure en quatre tableaux dont le dernier conjugue sang et printemps. Mais cette concordance n’est que le fruit de notre imagination, et ces Quatre saisons du luth cultivent un projet bien moins sordide que le film du polémique cinéaste.

La notice de Paolo Quintilli vient contextualiser le programme et lui offrir un fondement philosophique : Descartes, Spinoza, Marin Mersenne, l’antique théorie des quatre humeurs, le cardiocentrime d’Aristote. Colère, calme, mélancolie rattachés aux organes et subordonnés au cœur et au sang comme principe de l’ethos. L’influence des fluides corporels sur le comportement voire sur la santé : une doctrine anthropologique dont les archétypes inspirèrent les arts de la Renaissance et du Baroque, et même la musique jusqu’au XXe siècle : la Symphonie no 2 de Carl Nielsen et Les Quatre Tempéraments de Paul Hindemith. La médecine d’Hippocrate et Galien liait certes ces humeurs aux saisons, mais contrairement aux associations cultivées dans le programme du CD, la mélancolie s’apparentait plutôt à l’automne, et le phlegme à l’hiver, non l’inverse.

La notice n’explique pas comment les œuvres ont été sélectionnées, et affectées au cadran des tempéraments. On pourrait ainsi débattre si la fierté piquée de cette Belle Espagnole correspond vraiment à l’apathie hiémale, si la vie disparue du Tombeau du Vieux Gallot sied au renouveau vernal, même sous guise de vibrant hommage, ou conjuration de l’absence. L’anthologie est en tout cas structurée par tonalités (do mineur, sol mineur, ré mineur, la majeur et mineur). Le répertoire français, tout en évocation, en suggestivité, se prête idéalement à quintessencier cette galerie de caractères. L’écriture « se raréfie, devient minimale, presque comme pour soustraire tout ce qui pourrait être superflu, dans un jeu de miroirs souligné par des symétries et des asymétries » comme le résume joliment Andrea Damiani, président de la Fondation Italienne pour la Musique Ancienne. Point de René Mézangeau, de François Dufaut, ni de Gaultier dans ce parcours, mais trois luthistes importants du Grand Siècle (Visée, Gallot, Mouton), et les moindrement renommés Germain Pinel, Dubut père et fils, et l’Allemand Valentin Strobel. Outre cette dérogation géographique, le voyage nous mène aussi tard qu’à des transcriptions d’après François Couperin et même Jean-Philippe Rameau, dont les Barricades mystérieuses concluent le récital et réconcilient les antagonismes par l’eucrasie d’une juste tempérance.

Un précieux langage à animer, à faire parler en soi et pour l’auditeur : toucher les cordes avec acuité (« les faire reſonner auſsy nettement que celle d’vne eſpinette, ou comme ſi l’on donnoit d’vn couteau ſur un verre » ainsi qu’écrivait Charles de Lespine) mais avec intimisme. Simone Vallerotonda excelle à ce royaume des confidences indicibles, des secrets de l’âme, sur un instrument à treize chœurs qu’il a cordé en boyau, ce qui limite la projection, doucit la sonorité, et cisèle une polyphonie pulpeuse et souplement rythmée par l’interprète. La variété des ambiances commandée par la dialectique des passions se fond dans un creuset délicat où le sentiment se lisse sans excès, qui aurait peut-être demandé qu’on combatte toute tentation d’uniformisation. Un captivant concept toutefois, réalisé avec toute la science de l’artiste italien dont voilà (ce nous semble) le premier album soliste au luth, dans le somptueux décor du Palazzo Orsini.

Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-10 – Interprétation : 9

Christophe Steyne

 

 

 

 

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