Le Sacre du printemps à l'Orchestre National de Lille : un somptueux feu d'artifice au goût sauvage
Tandis que l'été indien continue, en cet automne 2026, de prodiguer ses feux ardents sur nos contrées septentrionales, l'Orchestre National de Lille avait inscrit Le Sacre du printemps d'Igor Stravinsky à son programme d'ouverture de saison 2026-2027. De quoi chambouler un peu plus, deux soirs de suite, les corps et les esprits des mélomanes déjà bien secoués par les variations abruptes du changement climatique.
Il convient de rappeler que, le 29 mai 1913, à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, la création de ce ballet révolutionnaire — né des imaginaires du compositeur Igor Stravinsky, du fondateur des Ballets russes Serge de Diaghilev et du danseur étoile Vaslav Nijinski — provoqua l'un des plus retentissants scandales de l'histoire de la musique. Une œuvre de rupture, hors norme, dont les effets sont toujours aussi impressionnants aujourd'hui. Joshua Weilerstein, directeur musical de l'ONL, l'évoque en ces termes dans l'un de ses podcasts Sticky Notes : « les années 1900-1914 furent une véritable poudrière pour le monde et pour la musique, et l'on pourrait dire que Le Sacre du printemps fut l'incarnation musicale de cette explosion. Son influence sur la musique actuelle reste profonde ». Explosion : le mot n'est pas trop fort. Durant trente minutes, c'est une salve étourdissante de couleurs, de pans sonores qui s'opposent ou se juxtaposent. Les pupitres de l'orchestre révèlent des ressources sonores nouvelles : les flûtes, habituellement douces, se la jouent « piquerette » avec des stridences obstinées, les cors s'y mettent à huit à grands éclats, bois, cuivres et cordes, comme étonnés de leurs habits neufs, rivalisent avec une intensité sauvage, avides d'une nouvelle liberté. Le public n'en croit pas ses oreilles, ébahi par ce feu d'artifice magistralement dirigé — sans partition — par un Joshua Weilerstein en communion totale avec son orchestre au grand complet. C'est dire aussi les qualités individuelles et d'ensemble des musiciens de cette phalange.
Pour la petite comme pour la grande histoire, il n'est pas superflu de rappeler que la dernière fois que l'Orchestre National de Lille a joué Le Sacre du printemps, c'était en 2013, à l'occasion de l'ouverture de l'Auditorium du Nouveau Siècle, sous la direction de Jean-Claude Casadesus. Treize ans plus tard, sous la direction de Joshua Weilerstein et pour les cinquante ans de l'orchestre, c'est à l'occasion du retour dans l'auditorium flambant neuf portant le nom du chef fondateur, qui fête lui aussi ses quatre-vingt-dix printemps.
En première partie, nous avions eu le plaisir de découvrir Orpheus' Comet, courte œuvre de cinq minutes de la compositrice britannico-bulgare Dobrinka Tabakova, suivie du Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov interprété par Alexandre Kantorow. La rencontre d'une œuvre lyrique et virtuose très populaire avec l'un des pianistes français contemporains les plus emblématiques. Quelle soirée !
Paul K'ros
Lille, Nouveau Siècle, 8 octobre 2026
Crédits photographiques : Marine Tesse


