Les Concertos du Concours : le 2e Brahms - Guide d'écoute

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Le 2e Concerto en Si bémol Majeur op. 83 de Johannes Brahms sera joué jeudi en première partie de soirée par le Finaliste américain, Larry Weng. Il est le seul Finaliste à avoir choisi ce concerto proposé au départ par 2 candidats seulement. Il est vrai que ce concerto en quatre mouvements est fort éprouvant. On se souvient de la fantastique prestation d'Elisabeth Leonskaja dans ce concerto en 1968 et qui restera toujours dans les mémoires. Vingt-trois années séparent le deuxième concerto pour piano du premier. Ce dernier était sombre, marqué par le suicide de Robert Schumann, son "père spirituel"; le deuxième concerto est beaucoup plus serein dans sa majesté. Peut-être est-ce dû au fait qu'il fut esquissé lors du retour d'un voyage en Italie que Brahms avait fait au printemps 1878 et terminé au retour d'un autre voyage en Italie au cours de l'été 1881. Dans une lettre à son ami Heinrich von Herzogenberg il écrivait : "Je dois vous dire que j'ai écrit un petit concerto pour piano, avec un joli petit scherzo". Ce "petit concerto" est en fait un des plus long du répertoire avec ses quatre mouvements dont un Scherzo qu'il est tout à fait inhabituel de rencontrer dans les Concertos. Ce Scherzo est en fait celui qu'il avait prévu pour son concerto pour violon de 1878 mais que son amo Joachim trouva trop compliqué. Ce 2e Concerto pour piano est une des oeuvres les plus imposantes et les plus développées du compositeur. Il faut créé à Budapest dans le cadre des concerts de la Société Philharmonique, sous la direction de Sandor Erkel, avec le compositeur au piano. Contrairement au 1er Concerto auquel on reprochait une trop forte imbrication du soliste dans le tissu orchestral, le 2e Concerto fut bien accueilli et Brahms le joua à plusieurs reprises en Allemagne, en Suisse et en Autriche.

Composition de l'orchestre : 2 flûtes, 2 hautbois, 2 clarinettes en si bémol, 2 bassons, 2 cors en Si bémol basso, 2 cors en Fa, 2 trompettes en Si bémol, Timbales, violons, altos, violoncelles, contrebasses. Durée : +/- 45'

Interprétation choisie pour les extraits : Nelson Freire (piano) et l'Orchestre du Gewandhaus de Leipzig dirigé par Riccardo Chailly (Decca 475 7637).

I. ALLEGRO MA NON TROPPO  (YouTube)
Le premier mouvement est de Forme Sonate classique traitée assez librement par de multiples variations de thèmes et de motifs tout au long du mouvement ; une merveille d'ingéniosité.

Exposition
Contrairement à la plupart des concertos, celui-ci ne commence pas par une plus ou moins longue introduction orchestrale mais par les divers éléments qui vont composer le mouvement. C'est au cor -un instrument que le compositeur utilise avec un réel bonheur et qui sera important dans tout le mouvement- que revient l'honneur de l'ouvrir le concerto avec le début du premier thème. En fait, et il est important de le souligner, le Thème 1 s'organise en trois parties : les deux premières sont exposées au cor, la troisième aux bois suivis des cordes. A chacune des parties répond le piano par un large arpège qui commente le motif exposé et reprend son triolet final, augurant dès l'abord cette idée de grandeur et de majesté. Cette découpe en trois parties est déjà une idée géniale de Brahms qui, nous le verrons, jouera avec ces trois parties du 1er Thème pour les varier, les amplifier.

Thème 1BRAHMS_2_I_1

Très vite (mes. 11) entre le piano pour une courte cadence en arpèges bondissants de sextolets, une écriture que l'on retrouvera tout au long du mouvement. A la mes. 29 (env. 1'31'') le Tutti reprend ses droits et expose, f , les deux premières parties du Thème 1 dont il répète et amplifie les 4 dernières notes (mes. 29, env. 1'31'')

Retenons de ce passage un petit motif qui reviendra souvent (Mes. 35, env. 1'48'')

Tenue des cors pour la conclusion de ce passage qui nous mène au 2e Thème, plus lyrique, passionné, empreint d'une tension interne (mes. 48, env. 2'24'')

Thème 2BRAHMS_2_I_1

Lui succède immédiatement (mes. 56, env. 2'50'') une impétueuse Idée secondaire dont la physionomie rythmique contraste totalement avec les thèmes qui précèdent. Le rythme de cette Idée secondaire jouera un rôle important dans le cours du mouvement.

Idée secondaire
BRAHMS_2_I_1

Le piano se tait, tandis que l'orchestre joue sur la tête du Thème 1. et conclut la partie pour laisser place au piano qui s'affirme en accords et arpèges puissants. A la mes. 73 (env. 3'31''), le piano amorce le thème tel un Choral dans la nuance mp legato et, abandonnant le choral, va aller poco a poco crescendo en arpèges et accords vers une apogée de dynamique

Revenons ici au Thème 1 en 3 parties : chacune des parties va faire l'objet de jeux sonores et être développée
Mes. 73, env. 3'41'' : Th.1 (1)
Mes. 86, env. 4'20'' : Th.1 (2)
Mes. 88, env. 4'23'' : Th.1 (3)
A la mes. 100, env. 5'01'', le Thème 1 va être varié au piano avec, toujours, son jeu d'arpèges et d'octaves.

Mes. 118, env. 5'47'', c'est le Thème 2 qui est varié par l'orchestre cette fois auquel le piano répondra par des accords dans la nuance p, suivis de rapides et légères fusées d'arpèges en sens contraire molto dolce e legg., faisant apparaître l'Idée secondaire rythmique (mes. 126, env. 6'15''), elle aussi variée.

Mes. 146, env. 7'07''. On change de tonalité : on passe de Si bémol Majeur en fa mineur. Il va se passer quelque chose. Ecoutons :

Une nouvelle petite cadence du soliste sur le Thème 2 cette fois dans la nuance forte avec des rafales de traits qui, allant de plus en plus crescendo et de plus en plus pressants va retrouver l'orchestre et va amplifier le Thème 2 ben marcato, nous conduisant en apothéose vers la fin de l'exposition

Mes. 159, env. 7'42'' : amplification du Thème 2 sur le rythme de l'Idée secondaire

Et toujours dans l'apothéose, ff, l'exposition va se fermer sur une dernière reprise de la première partie du Thème 1 (mes. 174, env. 8'21'').

Développement
Le développement ne va pas apporter d'idées nouvelles mais va exploiter les 2 Thèmes et l'Idée secondaire dans l'esprit d'une grande variation amplificatrice.
Il commence à la mesure 188, env. 9'03''.
Le Thème 1 est repris en entier dans la tonalité de fa mineur.
Il est suivi du rythme de l'Idée secondaire aux cordes sur des arpèges du piano (mes. 199, env. 9'41''), passe dans la tonalité de Ré Majeur toujours sur le rythme de l'Idée secondaire aux cordes et cela se prolonge ; à la mes. 215 env. 10'22'', toujours sur le même rythme, le piano commente l'idée par des accords en rythmes pointés.
Un petit jeu s'amorce ici :

Ces accords, p ben marcato avec sa descente de 4 octaves legg. se présente une première fois; une deuxième, une troisième et, enfin, à 11'40'' (mes. 231) une quatrième fois, mais cette fois, il tient la barre et poursuit en parcourant le clavier de ses octaves lorsque, soudain, la tête du Thème 1 vient le rappeler à l'ordre. Aux cordes, la tête du Thème 1; au piano, dim. subito, legato molto, de souples arpèges, puis, subitement, des octaves descendantes en ff. Toujours ff, au Tutti, rappel du Thème 1 et retour au ton initial de Si bémol Majeur avec une nouvelle série de fusées d'arpèges leggiero et pp au piano. Subrepticement, aux cordes, nous entendrons la tête de la 3e partie du Thème 1  et des tremolos du piano nous amène à la Réexposition

Réexposition (Mes. 259, env. 12'34'')
Assez fortement condensée.
Le Thème 1 est repris dans sa totalité aux cors suivis des bassons, puis de la flûte et des clarinettes.
mes. 176, env. 13'35''. Sur des batteries des cordes et des cors vient le Thème 2, varié :

le piano commente cette variation avant de poursuivre à nouveau sur de longs arpèges.
A 14'48'' (mes. 303) : à nouveau le Thème 2 en accords, ff au piano seul

 suivi de ses octaves et ses arpèges et puis, à 15'23'' (mes. 317), un commentaire du piano sur le rythme de l'Idée secondairesempre più forte  aboutissant sur une série de trilles ff molto marcato tandis que les violons et les altos les ponctuent de la 2e partie du Thème 1.

Ces pages, d'une exigence pianistique incroyable, nous mène vers la Coda, longue comme le plus souvent chez Brahms. Sur un appel des cors venant de loin pp, le piano poursuit ses trilles et tremolos graves et sombres. Cette Coda va s'appuyer sur les 3 parties du Thème 1, lui donnant une puissance encore décuplée.

II. ALLEGRO APPASSIONATO

Voici donc le "joli petit scherzo" dont parlait le compositeur... Une pièce tumultueuse, méphistophélique pour certains. Pour la forme, il s'agit bien d'un Scherzo avec son Trio central.

BRAHMS2_TABII

C'est le piano qui ouvre la scène ff avec un un 1er Thème d'une fougue passionnée et bondissante
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Le thème est repris au piano et à l'orchestre et s'amplifie jusqu'à l'arrivée du 2e Thème (mes. 43, env. 0'34'')

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Plaintif et anxieux, il est aussi plus mélodique et sera repris, lui aussi longuement amplifié par le piano qui va l'enrubanner de ses contours, et les quatre notes de départ, autrefois angoissantes, de mêlent à la mélodie, apaisées.

C'est la première partie du Scherzo que l'on pourrait considérer comme une Exposition. Elle est reprise entièrement.

Et c'est à 3'19'' que le Scherzo va poursuivre (2e partie du Scherzo) avec, successivement le Thème 1 et le Thème 2 sous d'autres couleurs, sous d'autres caractères.

Mes. 188 env. 4'23''. Trio. Contrastant, en Ré Majeur, un Thème de caractère dansant et, aux cors, une idée secondaire qui va se développer et s'affirmer par tout l'orchestre. L'alliage cor-cordes donne à cet épisode un caractère champêtre
Thème 3
 aux violons :
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L'idée secondaire, aux cors et ensuite avec les violons :BRAHMS2_II_1

Sotto voce et pp legato, le piano leur donne la réplique par une suite d'octaves (mes. 215 env. 4'52'')
Mes. 240 env. 5'17'', le piano développe dans un large lyrisme l'idée secondaire annoncée et puis, à partir de la mesure 160 env. 5'33'', l'orchestre va accompagner le piano avec la tête du Thème 3.
Mes. 286 env. 6'08'', un PONT va ramener la tonalité de Ré Majeur du Trio à la tonalité principale de ré mineur pour la reprise du Scherzo, à 6'26'' (mes. 315) qui le même parcours que son 1er volet symétrique : Thème 1, Thème 2, combinaisons et amplifications de ceux-ci.

III. ANDANTE

L'Andante est en trois volets (ABA) sur un thème unique.
En Si bémol Majeur. Mesure 6/4, une mesure qui donne un caractère plus souple au discours.
A. Unique dans la littérature concertante et merveilleuse idée : le mouvement lent s'ouvre par une sublime et longue cantilène jouée au violoncelle solo (Brahms avait eu cette même idée dans son Concerto pour violon de 1878, mais là, c'était le hautbois qui jouait en soliste). Ce thème en dialogue avec le soliste et les divers pupitres de l'orchestre constituent l'unique matière de tout le mouvement. Un coup de génie !

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Mes. 9, env. 0'59''. Le thème est repris par les premiers violons et le basson tandis que le violoncelle solo poursuit sa route. e hautbois s'unit aux cordes. A la mes. 17, env. 1'57'', le violoncelle solo réagit par des syncopes aux bois (le hautbois joue le temps fort de la mesure et le violoncelle solo lui répond sur un temps plus faible).
Cet usage de la syncope sera important dans tout le mouvement et contribuera à donner à celui-ci un climat de suspension du temps.

Mes. 23, env. 2'39''. Entrée sereine du piano sur de larges arpèges suivies d'ornementations, comme improvisées sur le thèmes. Le piano dolce s'anime peu à peu et l'orchestre revient avec la tête du thème f auquel le piano répond par des trilles et arpèges serrés.

Et ce court passage est suivi d'un premier passage syncopé

Mes. 43 env. 4'54''. La tension monte : les trilles et les arpèges reviennent dans la nuance franchement f suivis de commentaires en accords syncopés dans l'aigu du piano durant lesquels la tension se relâche mais sourd toujours. Entretemps, on a subtilement changé de tonalité (mes. 47, passage du Si bémol Majeur en si bémol mineur).
Mes. 49 env. 5'30''. Un nouveau passage syncopé dont la tension monte pour se détendre complètement dans p, le pp et le ppp. 

B. Mes. 59 env. 6'41''. Un bref passage central en Fa dièse Majeur, pp, molto espressivo, douze mesures ; un moment onirique, le temps est suspendu, un moment de pure contemplation.

A. Mes. 71 env. 8'21''. Le violoncelle solo revient sur la pointe des pieds, enchaînant p dolce mais pour cette reprise, le piano intervient plus tôt et dans un climat d'apaisement. Les trilles ne sont plus serrés, les arpèges sont calmement énoncés et le dialogue, entre les cordes d'abord, entre le violoncelle solo et le hautbois (en syncopes) ensuite auxquelles se joignent les clarinettes est d'une pure beauté.

Et c'est sereinement que se termine ce moment de rêve.

IV. ALLEGRETTO GRAZIOSO
Comme souvent chez Mozart, le mouvement qui suit un moment de dense expression est joyeux et vif; on essuie rapidement la larme sur le visage, comme si rien ne s'était passé. C'est à nouveau le piano qui ouvre cet "allegretto grazioso" sur un thème joyeux, de caractère dansant. Alors que le 1er mouvement se composait des deux thèmes classiques, celui-ci en comporte cinq et, comme le montre la petit infographie, c'est l'ordre d'apparition des trois derniers thèmes qui varie tout au long du parcours. 

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Comme la plupart des finales de Brahms, la forme de ce 4e mouvement est un Rondo-Sonate (ABA'-Coda) pouvant se décliner en Exposition-Développement-Réexposition-Coda) traité librement. Dans la forme Rondo, on peut considérer le Thème 1 comme étant le Refrain.

A - Exposition
Thème 1 (Refrain)
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C'est grazioso que le piano ouvre ce mouvement truffé d'inventions. Il sera repris par l'orchestre, toujours grazioso et leggiero.

Mes. 16, env. 0'17''. Thème 2
qui semble répondre au premier mais sa physionomie est différente : il est plus enjôleur, moins rythmique, moins dansant
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Si j'ai noté les parties de main droite en son entièreté, c'est parce que un des charmes de la musique de Brahms est la façon dont il traite les mélodies en accords.
Ce Thème 2 est repris à l'orchestre (Mes. 35, env. '38'') dans la nuance piano, mais allant crescendo vers le Tutti d'orchestre.
Mes. 59, env. 1'04''. Une petite transition modulante nous mène au 3e Thème.

Mes. 64, env. 1'11''. Thème 3
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Contrastant avec ce que nous avons entendu jusqu'à présent, ce 3e Thème, de caractère hongrois (caractère que l'on retrouve également dans le finale du Concerto pour violon) est amorcé par les bois, souplement accompagné par le piano,  suivi des cordes ; le piano n'intervient pas ici mais prend la parole pour énoncé le Thème 4

Mes. 81, env. 1'31''. Thème 4
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Un thème de caractère mélodique assez stagnant, dans le medium du piano.
Il est immédiatement suivi du 5e et dernier Thème

Mes. 97, env. 1'51''. Thème 5
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Le retour de la danse, dolce, de caractère fantasque et capricieux. L'alchimie des deux mains.

B - Développement 

Les Thèmes 3, 4 et 5 vont être exploités, tantôt au piano, tantôt à l'orchestre, avec brillance et souplesse.
Mes. 113 env. 2'09 : le Thème 4
Mes. 121 env. 2'17 : le Thème 5
Mes. 129 env. 2'27'' : le Thème 3
Mes. 145 env. 2'47'' : le Thème 4

Mes. 153 env. 2'55'' : une transition modulante nous mène la partie A'.

A' - Réexposition
Comme dans l'Exposition : Thème 1 (Refrain) - Thème 2 - Thème 1 (Refrain).

Mes. 164 env. 3'09'': le Thème 1 (Refrain) est longuement exploité avec ampleur.
Mes. 211 env. 4'03'': il en est de même avec le Thème 2 qui, à partir de la mesure 229 va être combiné avec la rythmique caractéristique du Thème 1.
Mes. 270 env. 5'17'' : retour du Thème 1 (Refrain)

Mes. 299 env. 5'49'' : Transition modulante vers le Thème 3.
Les trois derniers Thèmes sont repris mais dans un ordre différent de celui de l'Exposition (3 - 4 - 5) et de celui du Développement (4 - 5 - 3 - 4). Il est repris ici dans l'ordre 3 - 5 - 3 - 4 - 1.

Mes. 308 env. 6'01'' : Thème 3 aux cordes suivies des bois.
Mes. 332 env. 6'30'' : Thème 5 à la flûte piccolo et au hautbois sur accompagnement du piano.
Mes. 342 env. 6'42'' : Thème 3 aux cordes sur arpèges du piano.
Mes. 353 env. 7'00' : Thème 4 aux clarinettes en dialogue avec les violons.
Mes. 369 env. 7'20'' : les cors annoncent le retour du Refrain (Thème 1)

Coda
Et comme dans le 1er mouvement, la très longue Coda va se faire uniquement sur le Refrain (Thème 1).
Elle commence par une assez brève cadence du piano et puis, piano et orchestre de concert vont jouer avec la tête du thème, varier sa dynamique, l'écourter, le reprendre, pour conclure brillamment, ff, avec toute la bravoure requise pour ce concerto d'une difficulté transcendante de presque trois-quart d'heures. 

A noter que Brahms a réalisé lui-même une transcription de ce concerto pour piano à 4 mains.  

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