Les concertos pour violon de Bach à la sauce italienne

par

Johann Sebastian BACH (1685-1750): Concertos pour violon BWV 1041, 1042, 1043 et 1056R. Shunske SATO, Zefira VALOVA, violons – Il Pomo d’Oro. 2018-52’15"-Textes de présentation en français, anglais et allemand-Erato 0190295633875

J’avais une dizaine d’années lorsque j’entendis pour la première fois Yehudi Menuhin jouer les concertos pour violon de Bach. J’en fus comme foudroyé ! L’interprétation de Menuhin s’imposa immédiatement à moi comme une évidence. C’est Menuhin qui, ce jour-là, acheva de me convaincre que, contrairement à ce qu’affirmait mon entourage, Bach n’était pas qu’un « technicien » dénué de tout sens de la mélodie. C’est à lui que je dois d’avoir compris que la mélodie du Cantor de Leipzig était sertie à même son contrepoint ; que l’un et l’autre se confondaient et que de cette délicate osmose naissait la plus belle des musiques. Le courant rythmique immuable, imperturbable, que Menuhin imprimait aux concertos de Bach coulait de source, à tel point que je ne suis plus parvenu à concevoir, depuis lors, ces concertos joués à un autre tempo, ni avec d’autres phrasés.

De cette incroyable prouesse, il reste quelques 78 tours, gravés dans les années trente et remasterisés en 1988 (EMI Références CDH 7610182). Ces précieux disques présentaient, malheureusement, deux défauts majeurs. Le premier concerne la prise de son, mono et poussiéreuse. Le second est d’ordre esthétique, et donc plus grave : l’Orchestre Symphonique de Paris, dirigé par Pierre Monteux et George Enesco, privait l’interprétation de toute authenticité. La musicologie n’avait pas encore, il est vrai, redécouvert l’esprit baroque qui anime les enregistrements actuels. Les orchestres symphoniques ne sont plus guère appelés à jouer Bach de nos jours, et c’est tant mieux.

Au fil des années, j’ai désespérément recherché une interprétation sans tache de ces concertos, qui verrait s’épouser la sonorité fraîche et boisée d’une formation baroque, l’impeccable mécanique rythmique d’un nouveau Menuhin et une prise de son du plus bel acabit. En vain.

A l’écoute des vingt premières secondes du CD que voici, j’ai cru la trouver enfin. A la rondeur des timbres de l’ensemble Pomo d’Oro se marie d’emblée un tempo idéal, ni trop vif, ni exagérément lent, rehaussés l’un et l’autre par une prise de son limpide. Hélas ! Le flux rythmique est trop souvent ébréché par les excès de zèle de Shunske Sato. On ne peut que regretter que ce dernier ait fait le choix d’une virtuosité exubérante, confinant quelquefois à l’esbroufe -à moins qu’il n’ait tout simplement voulu « faire autre chose » en surchargeant sa partie d’ornements aussi inutiles que malencontreux, ralentissant la fluidité du discours. Certes, on sait que Bach admirait les concertos de Vivaldi dont il effectua plusieurs transcriptions ; au début de sa carrière, le concerto de soliste, invention ultramontaine, fut au centre de ses préoccupations. Pour autant, les concertos de Bach supportent difficilement d’être mis à la sauce italienne, sinon peut-être dans les mouvements lents, d’essence lyrique. Son contrepoint fleuri s’incommode d’un recours immodéré aux fioritures.

Le premier mouvement du premier concerto, qui avait pourtant si bien débuté, fait particulièrement les frais du style ostentatoire du violoniste japonais. Des phrasés peu judicieux, des coups d’archet maladroits, finissent de contrarier la trame mélodique et contrapuntique. Le double concerto BWV 1043, où Zefira Valova rejoint Shunske Sato, souffre également d’une brisure de la continuité rythmique à quelques endroits dans les lignes solistes, contraignant l’ensemble instrumental à infléchir le flot sonore. Or, la clef d’une interprétation sans faille des concertos de Bach réside dans la fluidité irréprochable du tempo qui doit, de bout en bout, demeurer lisse.

Sato ne parvient pas à compenser les échancrures qui émaillent le tempo des mouvements extrêmes dans les mouvements médians, où il aurait pourtant pu laisser s’exprimer davantage ses penchants italianisants. Sinon peut-être dans le très bel Adagio du concerto BWV 1042, il peine à faire montre d’une réelle poésie.

On l’aura compris, ce n’est guère ici le collectif Pomo d’Oro qu’il faut blâmer ; celui-ci s’avère au contraire, quant à lui, tout à fait convainquant. La prise de son est, pour sa part, irréprochable. Cristalline, elle permet de discerner sans peine chacune des parties instrumentales. Un vrai régal !

C’est dire combien règne le sentiment d’être passé à côté d’un grand disque. C’est sûr, Shunske a encore un bel avenir devant lui ; pourvu qu’il assimile l’adage : « l’excès nuit en tout » !

Son 10 – Livret 8 – Répertoire 10 – Interprétation 7

Olivier Vrins

Mots-clés: Bach, concertos, violon, Pomo, Oro, Shunske, Sato, Zefira, Valova, Erato

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