Les lumières nordiques de Tõnu Kõrvits

par

Tõnu Kõrvits (1969) : Azure, pour cordes ; Hymns to the Nordic Lights ; Silent Song, pour clarinette et orchestre ; Leaving Capri, pour cordes ; Tears Fantasy ; Elegies of Thule, pour cordes. Meelis Vind, clarinette ; Orchestre Symphonique National d’Estonie, direction : Risto Joost. 2020. Livret en anglais. 57.39. Ondine ODE 1349-2.

Arvo Pärt n’est pas le seul compositeur estonien important. A ses côtés se trouvent des figures comme Veljo Tormis, Erkki-Sven Tüür (récent CD éruptif chez Alpha) ou Tõnu Kõrvits. Ce dernier a de la musique une vision éminemment poétique, au sein de laquelle les paysages et la nature jouent un grand rôle. Nourrie de traditions populaires et de rappels discrets émanant du jazz, son œuvre, riche de plus deux cents opus, comprend de la musique orchestrale et instrumentale, mais aussi des partitions chorales et des opéras. Il aime attribuer à ses créations des titres aux résonances romantiques ou allégoriques, faisant référence aussi à la mythologie. La notice du livret signale que l’on pourrait le taxer d’«impressionnisme magique ». Nous y ajouterons le terme « élégiaque ». Dès 1990, Tõnu Kõrvits compose dans le style néoromantique et signe des pages aux mélodies archaïques et teintées d’exotisme, dans lesquelles l’imagerie des mythes anciens autour de l’île nordique de Thulé est présente. Plus tard, Tõnu Kõrvits va puiser dans la tradition culturelle et religieuse nordique, avec des références panthéistes. Ce musicien original et inspiré, dont les œuvres ont été jouées dans maints festivals européens ainsi qu’aux Etats-Unis, est un bel exemple de création à la fois distinguée et raffinée, contenant des recherches sonores et colorées inédites, dont l’accessibilité demeure la particularité car elle s’adresse à la part de lyrisme et de méditation qui sommeille en chacun de nous.

Le présent CD Ondine propose des partitions, dont plusieurs pour cordes seules, de la période entre 2007 et 2018. Il s’ouvre par Azure, courte pièce de 2016/17, primitivement prévue pour chœur d’hommes sous forme de vocalise, puis transcrite pour cordes. Elle introduit l’auditeur dans un espace sonore poétique de douceur initiale pour évoluer vers un point culminant traversé de tristesse. On est pris par cette ambiance particulière qui va se poursuivre dans les Hymns to the Nordic Lights, qui donnent leur titre général au programme ; il s’agit d’une partition de 2011, en cinq mouvements, à la composante dramatique que les cors et les trompettes mettent en évidence. La texture est délicate, avec des frémissements qui parcourent l’orchestre et des moments extatiques au cours desquels des effets de carillons sont évoqués par les trilles des violons mais aussi par les flûtes et les cordes. C’est fascinant : la porte est ouverte à des sensations oniriques envoûtantes. Ce dernier qualificatif s’applique tout autant à Silent Song (2015), écrit pour l’impeccable clarinettiste estonien Meelis Vind. Cette pièce concertante baigne dans une atmosphère méditative, dont la seconde partie s’inspire d’un air populaire religieux. Ces quinze minutes captivantes, traversées de sons mystérieux et de suggestions instrumentales hypnotiques qui se centrent sur elles-mêmes, ne sont pas sans rappeler, comme l’indique avec raison la notice bien documentée, la musique de Miles Davis et son fameux In a Silent Way de 1969, un album dans lequel, malgré les aspects jazziques prononcés, les tempi étaient envoûtants, eux aussi. Tõnu Kõrvits semble avoir créé un lien avec cet autre univers par une réminiscence sonore extratemporelle. On bascule dans un pur climat élégiaque avec la pièce pour cordes Leaving Capri de 2018, une barcarolle en hommage au peintre estonien Konrad Mägi (1878-1925) qui vécut un temps sur l’île de Capri, mais mourut dans son pays sans revoir ce paysage paradisiaque. Tõnu Kõrvits traduit l’impression picturale avec une palette délicate ou véhémente, chargée d’émotions qui font penser à des regrets murmurés.

Le chef d’orchestre de ce séduisant CD est Risto Joost, qui a travaillé souvent avec le compositeur. Né en 1980, Estonien comme Tõnu Kõrvits, Joost est un musicien aux intérêts variés, qui joue tout autant des œuvres anciennes que des oeuvres de notre temps. Il est à l’unisson du créateur dont il dirige les partitions, et il apporte à toutes les pages de cet enregistrement un soin attentif aux nuances, aux atmosphères et aux couleurs les plus diversifiées. Tõnu Kõrvits, qui joue lui-même de la guitare et de la mandoline, lui a dédié Tears Fantasy en 2011, un hommage à John Dowland, sorte de pavane dansante qui évoque les accents du luth et le fameux air Flow my Tears. Ici, les larmes font partie intégrante du décor sonore. Le programme s’achève par les Elegies of Thule pour cordes de 2007, dont un passage imite les sons d’un instrument à cordes estonien, sorte de harpe rappelant les cloches de l’Eglise orthodoxe. Le climat général de cette dernière pièce fait penser à des pages ésotériques d’Arvo Pärt, qui transportent l’auditeur dans un univers où le temps et l’espace ne comptent plus. On entend aussi des échos d’un chant religieux dont l’origine viendrait de la légendaire île de Thulé, toute la partition baignant dans une sorte d’ivresse entretenue par les cordes, tendues et chaudes à la fois.

Ce CD rejoint par son projet même une tendance néoromantique qui fait la part belle à la mélodie et à la méditation, à travers un univers dans lequel tout auditeur peut puiser pour s’abstraire de notre monde souvent si agressif, pour s’imprégner de paix intérieure et faire le vide en lui-même. L’Orchestre Symphonique National d’Estonie répond aux indications de Risto Joost avec une souplesse diaphane qu’il faut souligner. L’enregistrement, effectué à l’Estonia Concert Hall de Tallinn, a connu trois sessions, entre 2015 et 2019, en fonction des dates de composition. Son unité sonore est aussi une réussite.

Son : 9   Livret : 9   Répertoire : 9   Interprétation : 10

Jean Lacroix

 

  

 

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