Martini et Bourbons : spectaculaire Requiem cocktail à faire tourner les têtes

par Read Full Report

Jean-Paul-Égide MARTINI (1741-1816) : « Requiem pour Louis XVI ». Adriana Gonzalez, soprano ; Julien Behr, ténor ; Andreas Wolf, basse. Hervé Niquet, orchestre et chœurs du Concert Spirituel. Juin 2019. Livret en français, anglais, allemand (texte du Requiem en latin & traduction trilingue). TT 61’03. Château de Versailles Spectacles CVS 022

À l’instar de Luigi Cherubini, il dut naviguer dans une époque particulièrement versatile de l’Histoire de France, sa nouvelle patrie rejointe quand il avait une vingtaine d’années. Johann Paul Aegidius Martin naquit en Bavière, son père lui enseigna l’orgue, un instrument qu’il pratique ensuite à Neuburg et Fribourg parallèlement à ses études de philosophie. En 1760, il entre au service de Stanisław Leszczyński à Nancy et commence à composer, avant de rejoindre Paris quatre ans plus tard. Orée d’une ascension au sein des cercles aristocratiques, puisqu’il dirigea la Chapelle du Prince de Condé, la Musique du Comte d’Artois, les Concerts de la Reine, le Théâtre de Monsieur. 

Ses valeureux ouvrages lyriques sont éclipsés par ses romances, telle la mélodie Plaisir d’amour (…ne dure qu’un moment) d’après une nouvelle (1784) de Jean-Pierre Claris de Florian, qui jusqu’à nous connaîtra la fortune internationale que l’on sait (Yvonne Printemps, Joan Baez, Elisabeth Schwarzkopf, Emmylou Harris et d’innombrables chanteuses et chanteurs). La Terreur gronde toutefois, menace ses sympathies envers la famille royale ; il se réfugie à Lyon sous la Révolution, puis poursuit une nouvelle carrière sous la Première République qui verra le triomphe de son opéra Sapho (1794). Il s’adapte aux mœurs citoyennes avec ses Hymnes pour le 1er Vendémiaire, enseigne au Conservatoire sous le XIXe Siècle naissant. Brièvement : car sous le Consulat de Napoléon Bonaparte, il est écarté de cette institution par Étienne Nicolas Méhul et Charles-Simon Catel, et se tourne alors vers la musique d’église pendant le Premier Empire qui lui est défavorable. En 1815, sous Louis XVIII, lui revient le privilège d’accéder au poste de Surintendant de la Musique du Roi, une place accordée en 1788 qui lui échoit enfin. Pour peu de temps car Martini disparaît l’année suivante. 

Laconique sur le contexte, sur le langage et la structure de l’œuvre que nous entendons, le livret du CD omet de rappeler comment la Restauration entreprit de commémorer chaque 21 janvier l’anniversaire de la décapitation de Louis XVI. En 1817, Luigi Cherubini consacra ainsi un Requiem en ut mineur pour cette circonstance. À la même mémoire, une messe de Sigismund Neukomm (stimulé par Talleyrand) fut jouée à Vienne en 1815 (voir l’enregistrement en première mondiale par Jean-Claude Malgoire chez Alpha). Le même jour, on entendait à Saint-Denis la messe votive « pour la pompe funèbre de Louis XVI et Marie-Antoinette » dont les dépouilles avaient été translatées depuis le Cimetière de La Madeleine vers la crypte de la Basilique. Il s’agit probablement de l’œuvre que Martini avait dédiée en 1811 « aux mânes des compositeurs les plus célèbres », publiée chez Leduc.

L’architecture se dispense du Graduale et du Tractus, inclut un complet Dies Irae (avec Liber Scriptus, Rex tremendae majestatis, Ingemisco, Oro supplex). L’Agnus Dei est précédé par Elevatione et Noli meminisse. Face à l’austérité du langage de Neukomm, Martini ose une veine italianisante souvent inspirée de la scène. Certes le majestueux introït, ébranlé par boutoir et gong monumental (impressionnant !), semble vouloir ressusciter le monarque de son catafalque. Mais la suite s’enfièvre dans un décor de théâtre lyrique. Ainsi les vocalises du Liber Scriptus, parsemé de glissandos cuivrés, où s’honore Andreas Wolf. Quelle ardeur pour la frémissante imploration du Rex tremendae où les chœurs du Concert Spirituel s’avèrent bouleversants, aussi souples que puissants. Pour ce Dies Irae, le disque concurrent de Wolfgang Riedelbauch (Christophorus) manifeste une verve, une verdeur tout aussi galvanisantes, mais le Festivalchor Musica Franconia ne saurait rivaliser avec la précision et la justesse des forces diligentées par Hervé Niquet. Pour l’Ingemisco, Adriana Gonzalez et Julien Behr se livrent à un flamboyant duo qui nous rappelle combien la ferveur de la partition reste sous l’emprise de l’opéra, et pas le plus châtié  –Martini connut-il Niccolò Piccinni, directeur du Théâtre-Italien et professeur de chant de la Reine qui l’invita à la Cour en 1776 ? Les élans dramatiques, la tessiture haut-perchée, les échos imitatifs du Ingemisco, relèvent des mêmes épanchements. L’urgence du Domine Jesus Christe embrasé par Adriana Gonzalez ne déparerait pas une aria de concert. Comme on l’a dit, le plateau vocal ne lésine pas sur l’allégeance théâtrale de cette messe qui est probablement celle que Martini avait présentée en 1811 parmi les œuvres à l’appui de sa candidature à l’Institut. Doit-on y sentir le zèle d’un homme qui espérait un retour en grâce ?

Pour l’Elevazione,  Andreas Wolf (la partie de basse est fort sollicitée par cet opus) érige une fière flamme. Notons aussi le soin texturaliste de l’écriture : boisée par la rumeur des bassons (tout comme dans le Noli meminisse), moirée par les cors au début de l’Agnus Dei. On féliciterait bien les vents du Concert Spirituel si l’on n’était amené à saluer le collectif d’un orchestre pleinement investi. Tout ce que ce Requiem recèle de chatoiement, d’hardiesse, de spectacle, se voit exalté par un Hervé Niquet en grande forme et grande pompe. Cela de splendide manière, jusque dans un Amen qui brûle les planches et résonne glorieusement dans la réverbération de la Chapelle versaillaise.

On tressera tous les lauriers à ce CD, mais si le lecteur attend une critique, voici du moins une question relative au programme : plutôt que conclure incongrument l’album par La Marseillaise (s’accorde-t-elle aux instincts du compositeur qui connut ses succès sous l’Ancien Régime ?!), pourquoi ne pas l’avoir introduit par un Miserere, et rester ainsi fidèle à une tradition de l’époque ? Pourquoi ne pas avoir inclus les trois motets (De profundis, Adagio, A custodia, conservés en manuscrit à la BNF) qui furent peut-être exécutés lors du même événement le 21 janvier 1815 ?

Christophe Steyne

Son : 10 – Livret : 8 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10

 

 

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