Montreux : deux chefs d’orchestre pour un festival de haute tenue

par translation writing service

Pour sa 73ème édition, le Septembre Musical de Montreux a présenté une dizaine de manifestations incluant divers récitals, deux soirées de musique de chambre et six concerts symphoniques sollicitant quatre grandes formations orchestrales.

L’ouverture des feux a été confiée le 31 août à l’Orchestre du Teatro Regio de Turin dirigé pour la dernière fois par son chef titulaire, Gianandrea Noseda, qui va prendre en mains les destinées de l’Orchestre Symphonique de Washington. Le programme a débuté par l’ultime chef-d’œuvre de Giuseppe Verdi, les Quattro Pezzi sacri, élaboré durant une longue période entre 1888 et 1897. Le Chœur du Teatro Regio, magnifiquement préparé par Andrea Secchi, y a fait valoir une qualité du son et un équilibre qui se sont révélés dès les premières mesures de l’ Ave Maria pour ensemble à quatre voix sans accompagnement, bâti sur une gamme énigmatique ; le maestro en clarifie les lignes, irise les fins de phrase, tout en s’attardant sur chaque modulation audacieuse. S’y enchaîne le Stabat Mater avec orchestre où il sollicite le soutien des basses pour développer un large phrasé qui aboutit naturellement aux tutti expressifs, notamment dans un « Fac ut animae donetur » émouvant. Les Laudi alla Vergine Maria, tirées du dernier chant du Paradiso de Dante, cultivent une intonation haute que produisent soprani et mezzi en s’appuyant constamment sur le soutien des contralti ; et cette page extatique semble être un prélude au Te Deum à l’incipit en grégorien qu’énoncent, sur un pianissimo suave, les basses, avant que le double chœur et le grand orchestre n’éclatent sur le mot « Sanctus » ; par vagues de ferveur déferlent les diverses séquences qui culminent sur un « Tu, Rex gloriae » puis sur un « Salvum fac populum tuum », alors que le « Miserere nostri Domine » entrouvrira l’éventail pour laisser s’implanter la lumière de l’espoir.

La seconde partie était consacrée à la célèbre Symphonie du Nouveau Monde d’Antonin Dvorak. Les cordes graves l’imprègnent d’un halo mystérieux que dissipe le cor. Puis le propos s’anime de traits véhéments que la flûte aseptise pour laisser place à de brèves accalmies, rapidement absorbées par une coda péremptoire. Au Largo le cor anglais prête une dimension bouleversante dont les bois sautillants ne pourront minimiser la portée. Charpenté par de virulents fortissimi, le Scherzo bruit de frémissements anxieux qu’apaisera le trio, tout en demi-teintes, tandis que le Finale rugira jusqu’à l’entrée des cuivres imposant un choral que la clarinette rendra douloureux, même au-delà des accords conclusifs. Aux ovations qui les accueillent, le chef, tout sourire, et ses instrumentistes concèdent deux bis, une rutilante Première Danse Hongroise de Brahms et un Prélude au troisième acte de La Traviata, à faire pleurer les pierres !

Au cours de ce Festival, par trois fois a été affiché l’European Philharmonic of Switzerland, récente formation fondée par d’anciens et d’actuels membres du Gustav Mahler Jugendorchester. Et c’est donc elle qui a assuré le dernier concert du 9 septembre qui concluait aussi les quatorze années de direction de Tobias Richter : pour la circonstance, il a fait appel à deux fidèles compagnons de route, Martha Argerich et Charles Dutoit, en faisant fi des sanctions qui pèsent lourdement sur la carrière du grand chef d’orchestre. Et bien lui en a pris, car dès le début de Jeu de cartes, ballet en trois donnes élaboré en décembre 1936 par Igor Stravinsky pour George Balanchine et l’American Ballet, la baguette joue de la rutilance des tutti pour dégager les lignes maîtresses de chaque partie avec une énergie qui ne met jamais en péril la précision du trait ; sous les cuivres goguenards pointe une distance ironique faite de clins d’œil au jazz et au Rossini du Barbier. Intervient ensuite Martha Argerich, éblouissante interprète du Premier Concerto en mi bémol majeur de Franz Liszt. A plus de septante-cinq ans, l’artiste possède toujours cette technique légendaire qui, à un train d’enfer, lui permet de négocier les successions d’octaves ; la brillance devient limpide au gré de toute effusion lyrique où elle s’écoute davantage que précédemment. L’air de ne pas y toucher, le coloris soyeux pétille de trilles vrombissants dans un allegretto vivace en forme de scherzo, en réussissant à masquer les nombreuses carences de l’accompagnement orchestral. L’Animato final tire le tout vers une conclusion explosive qui fait délirer le public. Fait incroyable, Martha concède… trois bis, une page de Liszt, Liebeslied (d’après le Widmung de Schumann), la Sonate en ré mineur L.422 de Domenico Scarlatti et la première des Kinderszenen de Schumann, « Von fremden Ländern und Menschen ».

En seconde partie, est proposée la Troisième Symphonie en ut mineur de Camille Saint-Saëns avec la participation de l’organiste Daniel Chappuis alors que, comble du luxe, Martha assume l’une des parties de piano. Sous un coloris tamisé, l’Introduction baigne dans une atmosphère étrange d’où prend source un allegro houleux qu’un gigantesque crescendo transforme en une véritable cataracte. Un éclairage doré nimbe ensuite le Poco adagio qui confine ici à la méditation intemporelle aux inflexions suaves. Par contraste, le Scherzo bondit d’accents vigoureux, tandis que le Finale profitera des accords massifs de l’orgue pour livrer un motif de choral où s’insinueront de délicates inflexions avant que n’apparaisse une péroraison triomphante. En bis, pour répondre à un souhait du directeur, est offerte une Valse triste de Sibelius qui se charge de l’impalpable émotion d’un adieu.

Paul-André Demierre

Montreux, Festival du Septembre Musical, 31 août et 9 septembre 2018

Crédit photographique : © CélineMichel

 

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