Musique et guerre

par Go Here

Daniel Kawka

Frank MARTIN (1890-1974)
Die Weise von Liebe und Tod des Cornets Chritoph Rilke, pour mezzo-soprano et orchestre 
Michele LOSIER (mezzo)
Felix MENDELSSOHN-BARTHOLDY (1809-1947)
Die erste Walpurgisnacht, pour solistes, choeurs et orchestre
Birgit REMMERT (mezzo), Peter LODAHL (ténor), Konrad JARNOT (baryton), Iain PATERSON (basse)
Choeurs et orchestre de La Monnaie, chef des choeurs : Martino FAGGIANI, dir.: Daniel KAWKA

Magnifique concert au Studio 4 de Flagey, ce superbe bâtiment, terminé en 1938, que les Bruxellois appellent familièrement "le paquebot", et qui abritait l'INR, l'ancêtre de la RTBF actuelle. C'est toujours un plaisir que d'assister à un concert dans ce qui est considéré comme la salle à la meilleure acoustique du Royaume. Et ce fut, de fait, un concert mémorable, auquel assista un public passionné et concerné, même si pas trop nombreux. Le programme était rare et alléchant, groupant deux oeuvres maîtresses, mais peu données, de leurs auteurs. Le Cornette - car tel est le titre français - se présente comme une suite de vingt-trois pièces pour mezzo et orchestre. Est-ce un cycle de mélodies ? Un oratorio profane ? Un mini-opéra ? Participant un peu des trois genres sans y appartenir tout à fait, il fascine par la beauté des textes de Rilke, reprenant le récit de la vie et de la mort de l'un de ses ancêtres, en 1663, lors d'une bataille contre les Turcs. Le cornette est porte-étendard, et mourra au champ d'honneur, après une nuit d'amour. L'orchestre, bien fourni, mais jouant rarement forte, inclut piano et harpe, qui ponctuent attentivement les poèmes, à la manière du clavecin des récitatifs d'antan. Frank Martin, en cette année 1943, venait de terminer un autre "oratorio profane", Le Vin herbé, d'après Tristan et Yseult (lequel sera donné en ce même Studio 4 le 10 mars 2015) et atteignait sa pleine maturité, oscillant entre tonalité et atonalité, avec quelques souvenirs debussystes. Si l'ensemble est plutôt long, les enchaînements rapides font passer l'heure sans ennui aucun, au contraire. Après les ultimes notes pianissimo de "Im nächsten Frühjahr", le temps reste suspendu : ému, le public hésite quelques secondes avant d'applaudir. Il faut ici souligner l'endurance et l'interprétation remarquable de Michèle Losier, qui évoque calmement la destinée du cornette, telle la narratrice d'une longue épopée tranquille malgré le contexte dramatique. Son incarnation a frappé, tout autant que la beauté grave de son timbre.
Contraste total en seconde partie. Après cette fresque un rien austère d'un compositeur suisse pas assez reconnu, voici une cantate d'un musicien germanique célèbre, pleine de fracas et de fureur romantique. Durant à peine une demi-heure, Die erste Walpurgisnacht, de Menselssohn, frappe et étonne à coup sûr. Elle date pile d'un siècle plus tôt (1843) et témoigne d'un sens dramatique puissant, auquel le gentil et très classique compositeur admirateur de Bach, et auteur des Chansons sans paroles, ne nous a pas toujours habitués. La ballade de Goethe décrit le déclin du paganisme et de ses druides, poursuivis par les chrétiens. La nuit précédant le premier mai, les sorcières célèbrent le sabbat sur le mont Brocken. Cet événement démoniaque sera repris dans Faust, par ailleurs. Après une ouverture énergique, que l'on pourrait bien entendre seule au concert, alternent choeurs et solistes. Parmi ceux-ci, la mezzo et la basse n'ont quasi rien à faire, à part relier les choeurs. Les parties de ténor, par contre (excellent Lodahl) et, surtout, de baryton, sont plus importantes. Konrad Jarnot, illustre maître du lied, avoue une présence théâtrale et une articulation de grand impact. Mais ce sont les choeurs de La Monnaie qui se taillent la part du lion. Omniprésents, et galvanisés par Martino Faggiani, ils offrent une prestation exemplaire, digne de leur réputation. L'invocation satanique, lancée par Iain Paterson, "Kommt mit Zacken und mit Gabeln", faisait dresser les cheveux sur la tête ! Et l'hymne final témoignait  de la musicalité de ces choristes d'exception. Tout directeur de l'Ensemble Orchestral Contemporain qu'il soit, Daniel Kawka dirige admirablement un  répertoire plus "ancien", et le concert, où l'orchestre de La Monnaie s'est couvert de gloire (les cors ! les flûtes !) s'est achevé en apothéose.
Bruno Peeters
Bruxelles, Flagey Studio 4, le 26 septembre 2014

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