Nonettes de Rota, Eisler et Martinú, peu courants, magnifiés par Oxalys 

par

Nino Rota (1911-1979) : Nonetto pour violon, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, hautbois, clarinette, basson et cor. Hanns Eisler (1898-1962) : Nonet n° 2 pour trois violons, contrebasse, flûte, clarinette, basson, trompette et percussion. Bohuslav Martinů  (1890-1959) : Nonet n° 2 H.374 pour violon, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, hautbois, clarinette, basson et cor. Ensemble Oxalys (Shirly Laub, Frédéric d’Ursel et Elisabeth Smalt, violons ; Amy Norrington, violoncelle ; Koenraad Hofman, contrebasse ; Toon Freet, flûte ; Piet Van Bockstael, hautbois ; Nathalie Lefèvre, clarinette ; Pieter Nuytten, basson ; Anthony Devriendt, cor ; Bram Mergaert, trompette et Titus Franken, percussion). 2020. Notice en néerlandais, en français, en anglais et en allemand. 66.14. Passacaille 1103. 

En route pour de savoureuses partitions de musique de chambre, comme nous y invitent plusieurs belles photographies d’une voiture tricycle à deux places en tandem du début des années cinquante, de la marque Messerschmitt, que l’on se verrait bien piloter, mais sur laquelle la notice ne nous dit pas un mot. Sauf erreur, il doit s’agir d’un modèle KR, dont nos grands-parents doivent encore se souvenir. Mais nous ne sommes pas là pour un moment de nostalgie automobile, même si l’on imagine que la conduite de cette petite merveille devait être jouissive. L’appel de la poignée de la portière, côté conducteur, reproduite sur la couverture du livret, nous incite en fait à la découverte de ce disque consacré à trois nonettes, terme apparu au début du XIXe siècle, qui désigne un ensemble composé de neuf instruments. Louis Spohr semble avoir ouvert la (courte) série dès 1813, avec son Grand nonetto op. 31. Dans les décennies qui ont suivi, on trouve les noms de Louise Farrenc et de George Onslow. Plus près de nous, Gustave Samazeuilh, Roberto Gerhard, Aloïs Hába, Hanns Eisler, Martinů  ou Nino Rota ont honoré cet effectif, dont la composition classique se décline en violon, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, hautbois, clarinette, cor et basson, effectif que  Martinů et Rota adopteront, Eisler en choisissant un autre, comme nous allons le constater.

En le cantonnant à la musique de cinéma, pour lequel il a composé d’innombrables partitions pour des films très célèbres de Fellini, Visconti, Monicelli, Comencini, Zeffirelli, Bondartchouk ou René Clément, pour ne citer que ceux-là parmi d’autres, on aurait tendance à oublier que le catalogue du prolifique Nino Rota contient aussi une longue liste de remarquables pages symphoniques et concertantes, de ballets, d’opéras (une douzaine), de musique vocale ou instrumentale et de musique de chambre pour formations diverses. Né à Milan, créateur précoce (un oratorio dès ses onze ans en 1922, un opéra deux ans plus tard), il étudie la composition avec Alfredo Casella et Ildebrando Pizzetti, mais aussi la littérature. Il apprendra la direction d’orchestre à Philadelphie auprès de Fritz Reiner. De retour en Italie, il prodigue son enseignement à Tarente, puis à Bari, dont il sera directeur du Liceo Musicale pendant près de trente ans. Nino Rota écrit son Nonetto en 1959, avec l’effectif traditionnel, mais il en reprendra l’écriture avant de le créer lui-même en 1977. On savoure les cinq mouvements d’une partition pleine de vivacité, d’esprit et de vitalité, qui séduit d’emblée par la qualité de mélodies bien enlevées, souples et colorées, qui n’hésitent pas à pratiquer l’auto-citation, comme le fait remarquer Olivia Wahnon de Oliveira dans la notice, et mettent en évidence les instruments solistes et leurs capacités rythmiques. Avec un côté décontracté, joyeux et parfois ironique qui ne néglige pas les élans lyriques ou nostalgiques pour faire de cette partition un petit bijou chambriste plein de séduction.

En cette même année 1959 où Nino Rota se lance dans l’écriture de son Nonetto, Bohuslav Martinů  entame celle de son Nonet n° 2, le premier, pour quintette à vents, trio à cordes et piano de 1924/25 n’existant plus que par son seul troisième mouvement. Martinů est au soir de son existence, il va bientôt mourir d’une maladie incurable. Il séjourne à Nice du 1er avril au 25 mai (il décédera à Liestal, près de Bâle le 28 août), et y écrit une cantate, des variations pour violoncelle et piano, des chœurs d’enfants et des madrigaux, ainsi que ce nonette, destiné aux 35 ans de l’ensemble Czech Nonet. Les trois mouvements peuvent être considérés comme le testament chambriste de Martinů , dont le souhait de revoir sa patrie ne sera pas exaucé. Ce chef-d’œuvre d’un peu plus de quinze minutes s’ouvre par un Poco Allegro divertissant qui entraîne l’auditeur dans un contexte de fête villageoise bien rythmée et, comme un défi, pleine de vie. L’Andante qui suit est une évocation nostalgique du pays de l’enfance et le reflet de la souffrance provoquée par la maladie, mais Martinů  en fait une sorte de méditation qui pourrait bien être celle de la résignation face à la fin prochaine qui l’attend. Dans l’Allegretto conclusif, on découvre, au-delà d’un solo de violon presque joyeux, qui invite à la danse, de subtiles variations pleines de lumière, celles des paysages champêtres et bucoliques de l’enfance, terrain d’un lyrisme qui se clôture dans la délicatesse et la tendresse. 

Inséré entre les partitions de Rota et de Martinů, le Nonet n° 2 de Hanns Eisler complète le programme. Autodidacte avant d’être élève de Schoenberg, ce créateur né à Leipzig, engagé politiquement (il est marxiste), quitte l’Allemagne sous la pression nazie, s’installe aux Etats-Unis entre 1937 et 1948, mais doit en partir au moment où le maccarthysme commence à sévir. Après un passage par Vienne, il s’établit à Berlin-Est, où il sera honoré pour ses œuvres « socialistes » et chargé de composer l’hymne de la RDA. Bien que fidèle aux principes dodécaphoniques, Eisler n’en a pas moins une écriture personnelle. Son Nonet de 1941 découle d’un séjour à Mexico où, nanti d’une bourse de la Fondation Rockefeller, il écrit la musique du film documentaire The Forgotten Village de John Steinbeck, qui dépeint des Indiens face à la modernisation et à la résistance qu’ils lui opposent, notamment sur le plan médical. Eisler y insère des éléments de musique traditionnelle locale, dont il va extraire la matière pour une œuvre de musique pure, ce Nonet à la formation particulière : trois violons, contrebasse, flûte, clarinette, basson, trompette et percussion sortent du schéma traditionnel du genre. Dix brefs mouvements composent cette partition qui alterne les plages dynamiques et réflexives, avec des évocations de rythmes de marches, y compris funèbre lorsqu’il s’agit de faire allusion au décès d’un enfant mort lors d’un accouchement. 

Oxalys existe depuis 1993 et est une émanation du Koninklijk Conservatorium de Bruxelles. De géométrie variable, l’ensemble s’est taillé une réputation dans le domaine « Belle Epoque », puis a élargi son répertoire. Sa discographie s’est intéressée notamment à Debussy, à Jongen ou à Mahler. Le présent CD, qui sort des sentiers battus et propose trois œuvres remarquables dans un genre peu fréquenté, reflète la qualité individuelle des instrumentistes, mais surtout leur capacité d’écoute mutuelle et de complicité à échelons multiples, offrant à ce superbe et passionnant récital de musique de chambre un remarquable écrin artistique. Un CD indispensable, désormais, dans toute discothèque chambriste.   

Son : 10    Livret : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix        

 

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.