Le dernier Telemann, hélas trop affadi pour convaincre

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Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Ouverture en ré majeur TWV 55:D21 ; Divertimento en mi bémol majeur TWV 50:21 ; Sinfonia melodica en ut majeur TWV 50:2 ; Ino, cantate TWV 20:41. Christina Landshamer, soprano. Bernhard Forck, Akademie für Alte Musik Berlin. Juin 2022. Livret en anglais, allemand ; paroles en allemand et traduction en anglais. 71’06’’. SACD Pentatone PTC 5187 072

« La Cenerentola » à Luxembourg

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C’est une Cenerentola « gothique », inspirée superlativement par les aventures de la Famille Addams et les films de Tim Burton que Fabrice Murgia a présenté au Grand Théâtre. Si les apparences sont joyeusement bousculées, Rossini est à la fête grâce à un plateau vocal bienvenu.

« La Cenerentola », c’est cette Cendrillon que nous connaissons tous, la pauvre petite souillon méprisée maltraitée par ses demi-sœurs mais qui, grâce à l’intervention de sa marraine la Fée, retrouvera chaussure à son pied et Prince charmant. Ça, c’est la version traditionnelle de Charles Perrault. Chez Rossini, la marâtre a laissé la place à un méchant beau-père spoliateur, et surtout la magie a disparu : plus de citrouille, plus de carrosse, plus de chaussure perdue, mais l’intervention efficace du philosophe précepteur du Prince, deux ex-machina de tout ce qui va se réaliser.

La partition de Rossini, plus que rossinienne, est un bonheur. Et pourtant composée en trois semaines seulement avec quelques recyclages bienvenus de pages existantes. Elle est pétillante, elle est séduisante, elle est régulièrement au second degré, elle est vocalement acrobatique dans ses déferlements, elle est époustouflante dans ses ensembles.

Dans cette production de l’Opéra de Nancy, elle est servie au mieux par un orchestre en belle forme dirigé comme il convient par Giulio Cilona, de plus savoureusement espiègle accompagnateur des récitatifs. Vocalement, c’est un bonheur : la distribution séduit et convainc, dans les péripéties du chant comme dans le jeu scénique, que ce soit Beth Taylor, une Cenerentola toute d’énergie ; Dave Monaco-Don Ramiro-Prince au timbre si séduisant ; Alessio Arduini-Dandini, serviteur se prêtant au jeu d’un subterfuge ; Gyula Nagy-Don Magnifico, un père beauf aussi pathétique que ridicule ; Sam Carl-Alidoro à la voix de bronze imposante ; Héloïse Poulet-Clorinda et Alix Le Saux-Thisbé, dont le chant dit la bêtise des deux soeurs, et la comédienne Pauline Huriet qui, passant l’aspirateur, apparaît un instant dans les atours de la Cendrillon stéréotype.

Deuxième volet des paysages orchestraux de l’Américain Kenneth Fuchs

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Version 1.0.0

Kenneth Fuchs (°1956) : Œuvres orchestrales, volume 2 : Light Year, suite pour orchestre ; Eventide, concerto pour saxophone alto, percussion, harpe, célesta et cordes ; Bass Trombone Concerto ; Point of Tranquility, idylle pour vents, cuivres, cordes et percussion. Timothy McAllister, saxophone alto ; James Buckle, trombone basse ; Sinfonia of London, direction John Wilson. 2022/23/24. Notice en anglais, en allemand et en français. 72’ 50’’. SACD Chandos CHSA5326.

« Libre ! » par l’Orchestre national d’Ile-de-France : un programme sous le signe de l’émancipation

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Du 10 au 18 mai, l’Orchestre national d’Île-de-France a présenté dans sept villes franciliennes un programme placé sous le thème « Libre ! », comprenant la cantate Hiob (Job) pour solistes, chœur et orchestre de Fanny Mendelssohn. Ce programme était complété par Leonore III de Beethoven et la Messe n° 5 de Schubert.

Au XIXe siècle, époque où l’on aimait classer les formes artistiques comme la peinture ou la musique, les œuvres pour orchestre et chœur étaient considérées comme un genre majeur, souvent réservé aux hommes. Les femmes, déjà peu autorisées à composer, y accédaient encore plus difficilement. Le titre de ce concert, « Libre ! » souligne ainsi l’audace de Fanny Mendelssohn, compositrice remarquable et musicienne aux multiples talents. Certains avancent même qu’elle surpassait son frère Félix, et qu’il aurait apposé sa signature sur certaines de ses œuvres. Si ce débat reste à trancher par les spécialistes, sa cantate Hiob témoigne d’un talent d’écriture indéniable.

Avant de faire entendre cette œuvre, le chef d’orchestre Case Scaglione prend la parole pour rappeler les conditions difficiles que connaissait Fanny. Il cite une lettre de son père, Abraham Mendelssohn, écrite en 1820 : « La musique deviendra peut-être sa profession [de Félix], tandis que pour toi, elle ne doit être qu’un ornement, jamais la racine de ton être ni de ton action. » Le chef en profite aussi pour rappeler les grandes lignes de l’histoire de Job.

A Lausanne, une Carmen si singulière

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Alors qu’il achève sa première saison à l’Opéra de Lausanne, Claude Cortese est l’un des rares directeurs de théâtre lyrique à prêter attention au fait que Carmen, l’un des piliers du répertoire actuel, fête en cette année 2025 le 150e anniversaire de sa création qui eut lieu à l’Opéra-Comique le 3 mars 1875. 

Au vu des dimensions modestes du plateau, la direction a choisi de reprendre la production que Jean-François Sivadier avait conçue pour l’Opéra de Lille en mai 2010, production qui avait été présentée ensuite au Théâtre de Caen en octobre de la même année. Et c’est lui-même qui vient à Lausanne pour la remonter en ouvrant l’espace de jeu par un praticable côté jardin enjambant la fosse d’orchestre, ce qui permet d’accéder à la scène par l’allée latérale du parterre. Sa mise en scène prône une sobriété détachée de tout pittoresque racoleur.

Le décor d’Alexandre de Dardel consiste en une estrade en fond de scène et en panneaux de bois amovibles suggérant tant la manufacture de tabac que l’entrée de la taverne de Lilas Pastia ou le portail des arènes. Quant aux costumes de Virginie Gervaise, leur esthétique ne recherche aucune couleur locale, laissant la garde descendante en tenue débraillée observer une foule hétéroclite au sein de laquelle se faufile une Micaëla bonne fille portant sac à dos à la recherche d’un José qui semble bien emprunté sous sa vareuse décolorée. De la meute des cigarières alanguies se détachera une Carmen se singularisant davantage par les sautes d’humeur d’un caractère trempé que par ses atours sans cachet particulier. Bardé cuir noir, Escamillo tient plus du loubard séducteur patenté que du toréador que finira par sacraliser l’habit de lumière.  Curieuse idée que cette fleur tombant des cintres pour se ficher dans le sol ou cette corde descendant d’on ne sait où afin de lier les poignets d’une bohémienne se vautrant sur le pavement pour séduire son dadais de soldat !  Les lumières de Philippe Berthomé jouent de subtiles gradations pour caractériser chaque scène, contrastant ainsi la livraison nocturne de gigantesques ballots sur cette horde démesurée de contrebandiers assoupis avec la bigarrure d’une foule exultant à la vue des quadrilles de la fiesta. Saisissante image que celle d’une Carmen assassinée contre une palissade s’effondrant pour laisser apparaître le matador qui vient de porter l’estocade.

Amy Beach : l’intensité dramatique au service de l’inspiration 

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Amy Beach (1867-1944) : Symphonie « gaélique » en mi mineur op. 32 ; Maria Stuart, scène et aria op. 18 ; La Fille de Jephté, aria pour soprano op. 53 ; Extase, mélodie pour soprano et orchestre ; Bal Masqué, version pour orchestre op. 22. Camille Schnoor, soprano ; Angela Brower, mezzo soprano ; Orchestre symphonique de Munich, direction Joseph Bastian. 2024. Notice en allemand et en anglais. 78’ 52’’. Solo Musica SM488.

Concertos pour clavecin de Bach reconsidérés par Pieter Dirksen et Hugo Reyne

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Bach restored. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto pour deux violons en ré mineur BWV 1063r. Concerto pour violon et cordes en sol mineur BWV 1056r. Concerto pour trois violons en ré majeur BWV 1064r. Partita pour violon et luth en sol mineur BWV 997r. Concerto pour clavecin en ré mineur BWV 1059r. Combattimento. 2023-2024. Livret en anglais, allemand. 75’34’’ Et’Cetera KTC 1806

Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Concerto en do mineur BWV 1056r. Concerto en do majeur BWV 1053r. Concerto en do majeur/mineur BWV 209r. Suite en do mineur BWV 1067r. Larghetto en mi mineur BWV 1055r. Hugo Reyne, flûte à bec. Les Musiciens du Soleil. 2023 . Livret en français, anglais. 72’44’’ HugoVox 004

L’ONPL à l’heure américaine avec JoAnn Faletta

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Première femme nommée directrice musicale d’un grand orchestre américain, JoAnn Faletta, cheffe titulaire de l’Orchestre Philharmonique de Buffalo, a récemment été nommée dans la liste des cinquante meilleurs chefs d’orchestre (d’hier et d’aujourd’hui) par le magazine Gramophone. A l’invitation de l’Orchestre National des Pays de la Loire (ONPL), elle a présenté un programme 100% américain ou inspiré par les États-Unis flirtant avec le jazz et la musique de film. 

Avant de devenir le sujet d’une des meilleures et des plus célèbres comédies musicales d’Hollywood avec Gene Kelly, Oscar Levant et Leslie Caron, Un Américain à Paris est d’abord une sorte bien particulière de poème symphonique que George Gershwin écrivit en souvenir de ses déambulations amusées sur les Champs-Elysées et à travers Paris. Même si le compositeur revendiquait publiquement avoir utilisé les influences de Debussy et du Groupe des Six dans son oeuvre, elle est cependant du plus pur Gershwin avec ses relents de musique populaire et ses rythmes jazzy. Survolté et apparemment conquis par sa chef invitée, l’ONPL s’est distingué dans tous ses pupitres avec une joie contagieuse devant une salle comble, jeune et enchantée. 

Le concert se poursuivait avec la création mondiale d’une oeuvre du pianiste et jazzmen français Paul Lay conçue comme une sorte de réponse facétieuse à l’oeuvre de Gershwin. Commandée par l’ONPL, Un Français à New York est une sorte de conte tragi-comique imaginé par le compositeur, mettant en scène un touriste français perdant son portefeuille dans le taxi qui l’emmène de l’aéroport JFK à Manhattan. Une course effrénée lui permettra de le retrouver, mais, épuisé, il s’endort sur un banc dans le cadre idyllique de Central Park en songeant à une actrice disparue dans un théâtre de Greenwich Village. Il finit par la retrouver dans un décor féérique dans lequel des clowns en cire le poursuivent…mais tout cela n’était qu’un rêve et un passant lui fait subitement retrouver la réalité en lui tapant amicalement sur l’épaule. Utilisant le grand orchestre symphonique, Paul Lay fait alterner une écriture strictement écrite (pour les musiciens de l’orchestre) avec ses brillantes improvisations au piano en compagnie de ses musiciens, Clemens van der Feen, à la contrebasse et Donald Kontomanou à la batterie. Les deux univers se croisent, s’unissent et collaborent sous la baguette frémissante de JoAnna Faletta rompue à ce genre de musique métissée. 

Evviva la commedia :  Don Pasquale à  l’Opéra de Liège 

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Il est des soirées lyriques qui génèrent la bonne humeur générale, ainsi à l’Opéra de Wallonie-Liège, celle de la première de « Don Pasquale » de Gaetano Donizetti.

Grâce à l’œuvre en elle-même, une des dernières du compositeur, créée en 1843 (il mourra en 1848) avant qu’il ne bascule dans une folie syphilitique, et composée en dix-sept jours seulement. Un prestissimo guère étonnant pour celui qui nous a laissé une septantaine d’opéras en tous genres et qui avait l’art de « l’économie musicale circulaire », de « l’auto-recyclage ».  

L’œuvre est une joyeuse et endiablée « commedia » typique avec ses personnages typés : le vieux Don Pasquale, exaspéré par les prétentions matrimoniales de son neveu Ernesto, décide de se marier pour le spolier de l’héritage à venir. On se doute bien que le barbon va être le dindon de la farce. Son ami le docteur Malatesta ourdit un plan infaillible en lui faisant (faussement) épouser la Norina chérie de son neveu, devenue Sofronia pour la bonne cause. Une « jeune fille tout juste sortie du couvent » qui à peine (faussement) mariée se révèle absolument tyrannique, dispendieuse, insupportable, infernale. Une seule solution pour le dupé : rompre ce (faux) mariage. Révélation du subterfuge et happy end pour Ernesto et Norina.

Une farce réjouissante dans son développement narratif donc, mais qui s’enrichit de la savoureuse partition de Donizetti. Une musique qui pétille, une musique qui joue des atmosphères, une musique au second degré aussi dans cette façon qu’elle a d’en rajouter savoureusement dans ses moyens et ses effets. Mais attention, une très belle musique qui, si elle fait rire et sourire, émeut aussi dans ses moments sentimentaux. Une musique admirablement servie par un jeune chef, Dayner Tafur-Diaz, beaucoup plus que prometteur déjà : il a parcouru rapidement un magnifique chemin depuis qu’il a remporté le premier prix du Concours International de Direction d’Orchestre d’Opéra organisé par l’Opéra de Wallonie-Liège en 2022. Il est l’excellent « conducteur » d’un Orchestre et des Chœurs de l’Opéra manifestement heureux de le suivre dans ses intentions et indications précises.