Le Roi d’Ys de Lalo, brillamment revisité, sept décennies après André Cluytens

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Édouard Lalo (1823-1892) : Le Roi d’Ys, opéra en trois actes. Judith van Wanroij (Rozenn), Kate Aldrich (Margared), Cyrille Dubois (Mylio), Jérôme Boutillier (Karnak), Nicolas Courjal (Le Roi), Christian Helmer (Jahel/Saint Corentin) ; Chœurs et Orchestre philharmonique national de Hongrie, direction György Vashegyi. 2024. Articles en français, avec traduction anglaise. Texte complet du livret, avec traduction anglaise. 102’ 20’’. Un livre-disque Bru Zane de deux CD BZ1060. 

Une expérience vocale et pianistique autour de champs magnétiques…

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Electric fields. Œuvres et arrangements de David Chalmin (° 1980), Barbara Hannigan (°1971) et Bryce Dessner (°1976) inspirés par Hildegarde von Bingen (c.1098-1179), Francesca Caccini (1587-c. 1640) et Barbara Strozzi (1619-1677). Barbara Hannigan, voix ; Katia et Marielle Labèque, pianos ; David Chalmin, synthétiseurs et électronique. 2023. Notice en anglais, en français et en allemand. 63’ 43’’. Alpha 980.

Der Rosenkavalier intense et dépouillé à Paris

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Au fil d’une longue et talentueuse carrière le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski, s’est distingué autant par son originalité nourrie de culture et d’invention que par sa maîtrise de la scène. Au moment où il aborde la soixantaine ce n’est pas un hasard s’il jette son dévolu sur le 5e opéra de Richard Strauss lui aussi dans sa maturité quand il compose Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose) sur le livret d’ Hugo von Hofmannsthal qui traite -précisément- de la fuite du temps.  

L’intrigue se situe à l’époque de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche parmi lits à baldaquins et riches intérieurs. Noyée dans un appareil de dentelles et de crème chantilly, la satire sociologique confronte noblesse décadente, riches parvenus, serviteurs et profiteurs sur un ton décalé. 

Warlikowski choisit de faire éclater lieu et époque en un déferlement d’allusions au cinéma, à l’architecture (vestes hippies, cloches années 20, glamour hollywoodien, costumes trois pièces, perruques innombrables ou lunettes noires) à des situations insolites (studio dont la présence reste énigmatique). 

Ainsi la Maréchale d’abord nymphe saphique se métamorphose-t-elle en ange emplumé de noir puis en femme d’affaire sanglée dans un costume-pantalon écarlate. L’espace se hachure de grands rideaux vert vif, de rangées de sièges rouges sur fond rose foncé entre amarante et lilas . Cette luxuriance désoriente d’abord, puis opère  une simplification radicale. Genres, identités, hiérarchies perdent  toute signification abandonnant l’espace imaginaire au flux lyrique et à la réflexion sur le temps.

La valse y tient une place centrale et, en particulier, les plus belles pages de Johann Strauss dont nous célébrons cette année le bicentenaire de la naissance. Né 40 ans après lui, Richard Strauss (homonyme sans lien de parenté) déclara lui- même : « pour les valses du Chevalier à la rose comment n’aurais-je pas pensé au génie souriant de Vienne ?...Johann Strauss « est de tous les musiciens bénis des dieux, celui qui donne le plus de joie. J’admire en particulier chez lui son talent original. A une époque où tout, autour de lui, s’était plus tôt tourné vers ce qui est compliqué et intellectuel, cet homme au talent naturel était capable de créer à partir de tout et de rien… ». Influence dont personne ne parle, ni les dictionnaires musicaux, ni les commentaires musicologiques du Chevalier à la Rose.

Contrastes à Monte-Carlo

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Pour ce mois de juin, qui rime avec fin de saison, l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo a invité la légendaire Anne-Sophie Mutter en compagnie du violoncelliste Pablo Ferrandez, protégé et collaborateur de la grande violoniste depuis 2018.On les retrouve à Monaco pour une des plus belles œuvres de Brahms, le Double concerto pour violon et violoncelle.  Ce concerto est une œuvre de chambre à l'impact symphonique : une pièce construite sur le dialogue, au cœur de laquelle se trouve la plus belle expression d'amitié.

Mutter et Ferrandez, qui ont enregistré cette œuvre, en 2022 (Sony Classical), forment un excellent duo musical, uni par l'amitié, l'inspiration et le mentorat. Ils entretiennent une complémentarité exceptionnelle et font ressortir la joie et la turbulence de la conversation musicale de Brahms. Mutter et Ferrandez jouent avec la familiarité et l'aisance de partenaires musicaux de longue date. Équilibre, sensibilité et sens de l'aventure sont au rendez-vous. Mutter tire le meilleur parti de sa sonorité fine, chaude et dorée. Ferrandez fait preuve d'une maîtrise technique et musicale remarquable. Il fascine par son intonation profonde et ardente. Leur conversation musicale riche et variée est tantôt enflammée, tantôt douce. Un échange passionné se transforme en paisible unisson.  Le dernier mouvement se termine par une course effrénée d'une synchronicité impressionnante. Mutter possède un merveilleux violon Stradivarius, "l'Emiliani" de 1703 et  Ferrández joue sur un violoncelle Stradivarius "Archinto" de 1689 (prêt de la Stretton Society), le timbre des deux instruments réunis est somptueux.  L'OPMC sous la direction de Kazuki Yamada brille de mille feux. Le public réserve ensuite aux interprètes une ovation enthousiaste et de nombreux rappels.

David Plantier réveille de rares sonates pour violon du Baroque Français

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Les violons des Lumières. Sonates de Jean-Pierre Guignon (1702-1774), Jean-Joseph Cassanea de Mondonville (1711-1772), Jacques Aubert (1689-1753), Jean-Baptiste Quentin (1690-1742), Antoine Dauvergne (1713-1797), Charles-Antoine Branche (1722-1779). Les Plaisirs du Parnasse. David Plantier, violon. Annabelle Luis, violoncelle. Ludovic Coutineau, contrebasse. Violaine Cochard, clavecin. Livret en anglais, français. Juillet 2023. 71’42’’. Ricercar RIC 461

Simon Boccanegra en version originale

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Giuseppe Verdi  (1813-1901) : Simon Boccanegra (Version originale de 1857). Germán Enrique Alcántara, Simon Boccanegra ; Eri Nakamura, Amelia ;  William Thomas, Jacopo Fiesco ; Iván Ayón-Rivas, Gabriele Adorno ; Sergio Vitale, Paolo Albiani ; David Shipley Pietro. Chorus of Opera North and Royal Northern College of Music Opera Chorus, The Hallé, direction : Sir Mark Elder. 2024. Livret en anglais. synopsis en anglais, allemand, français et italien. Texte chanté en italien, traduction en anglais. 132’. 2 CD Opera Rara ORC65.

A Genève, Lorenzo Viotti embrase l’OSR

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Pour achever la saison 2024-2025, l’Orchestre de la Suisse Romande invite au pupitre pour la première fois le chef Lorenzo Viotti. L’on a beaucoup parlé de la carrière météorique de ce Lausannois de 35 ans, fils du regretté Marcello Viotti et frère de la mezzo Marina Viotti, qui, après des études à Lyon et à Vienne, est devenu à la fois chef principal de l’Orchestre Philharmonique et de l’Orchestre de Chambre des Pays-Bas ainsi que de l’Opéra National Néerlandais. 

Pour deux concerts donnés à Genève le 4 juin, à Lausanne le lendemain, Lorenzo Viotti opte pour un programme Brahms – Dvořák en commençant par la Troisième Symphonie en fa majeur op.90 du premier cité. Il en aborde l’Allegro con brio avec une indomptable énergie qui suscite un discours ample que l’acoustique si particulière du Victoria Hall rend broussailleux. Mais il utilise habilement les contrastes de phrasé pour laisser se répandre le flux sonore en profitant du dialogue des bois pour contrebalancer les élans fougueux du tutti. L’Andante est empreint d’une ferveur méditative que les cordes graves innerveront de tendresse, alors que le Poco Allegretto successif développe sous un suave legato le cantabile des violoncelles que les bois agrémenteront de touches badines. Par contre, le Final laisse sourdre l’angoisse de la fluidité des cordes bousculée par d’incisifs tutti. Le développement est emporté par un souffle tragique que finira par apaiser le choral des vents s’appuyant sur un canevas de cordes en pianissimo particulièrement saisissant.

Trois concertos pour vents de Mozart rhabillés en tunique de printemps

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Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour hautbois en ut majeur K. 314. Concerto pour flûte en sol majeur K. 313. Concerto pour basson en si majeur K. 191. Andante pour flûte et orchestre en ut majeur K. 315. Dorothea Seel, flûte. Andreas Helm, hautbois. Katrin Lazar, basson. Barocksolisten München. Octobre 2022. Livret en anglais, allemand. 66’33’’. Musikmuseum 70 CD 13069

Konstantin Scherbakov, le piano en perspectives 

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C’est l’un pianistes les plus importants de notre époque qui se distingue par une immense curiosité musicale et une capacité à nous apporter un regard neuf sur les grands chefs d'œuvres du répertoire : Konstantin Scherbakov. Il fait paraître dans le cadre de l’intégrale en cours que Naxos consacre à l'œuvre pour piano de Franz Liszt, un album dédié à des transcriptions de partitions lyriques de Mozart et Donizetti. Crescendo Magazine est heureux de s’entretenir avec ce si grand musicien, bien trop peu médiatisé.  

Vous faites paraître un album consacré aux transcriptions d'opéras de Mozart et Donizetti par Franz Liszt pour Naxos. À la vue de votre discographie, vous semblez particulièrement attiré par la transcription, notamment celle de Liszt ? 

En effet, ma discographie contient un nombre inhabituel d'œuvres relevant du genre de la transcription. Plusieurs raisons expliquent cela : l'immensité du répertoire pianistique, ma propre curiosité et mes centres d'intérêt, ainsi que les demandes des labels avec lesquels je collabore. Avec ce dernier album, je contribue à l'un des projets les plus ambitieux de Naxos : l'intégrale des œuvres pour piano de Franz Liszt.

Vous avez enregistré les transcriptions des symphonies de Beethoven par Liszt, et maintenant ses transcriptions d'opéras. Du point de vue de l'interprète, est-il nécessaire de « faire entrer l'orchestre » dans le piano ? Ces œuvres doivent-elles être abordées comme des réductions ou comme des compositions indépendantes ayant leur propre identité ?

Pour répondre à cette question, il faut d'abord clarifier ce qu'est réellement une transcription. À proprement parler, il faut distinguer la transcription, la réduction, le pot-pourri, la fantaisie sur un thème, la métamorphose (comme chez Godowsky), la paraphrase, etc. Si chacune de ces formes présente des caractéristiques techniques différentes, leur objectif est essentiellement le même : adapter une pièce initialement écrite pour un instrument ou un ensemble afin qu'elle puisse être jouée sur un autre. En d'autres termes, la transcription est un moyen de populariser des œuvres qui, sans cela, resteraient inaccessibles à un large public. Au fil des siècles, elle s'est développée pour constituer un répertoire à part entière, dont les origines remontent à l'Antiquité.

Une transcription commence lorsqu'un compositeur est inspiré par une œuvre, peut-être simplement un motif ou une mélodie, qui devient le point de départ d'une élaboration artistique. Dans le cas de Liszt, ce qui a commencé comme une commande d'un éditeur a fini par devenir un projet important dans son immense production : la transcription des neuf symphonies de Beethoven pour piano solo.

Lorsque l'on travaille sur un tel projet, on est inévitablement confronté à la question de l'interprétation. La réponse émerge à travers l'interprétation en direct. Aussi puissant et polyvalent soit-il, le piano ne peut imiter l'orchestre. Toute tentative en ce sens serait vouée à l'échec et ne mènerait qu'à la frustration. Le message et l'objectif de l'interprétation ne deviennent clairs que lorsque ces œuvres sont jouées comme de véritables pièces pour piano, lorsque l'instrument peut s'exprimer librement. Dépouillées de leur couleur orchestrale, ces transcriptions révèlent l'idée musicale pure, l'architecture audacieuse, la structure nue – Beethoven réduit à l'essentiel.

Liszt a abordé cette tâche avec un grand respect pour la lettre et l'esprit de la musique de Beethoven. Mais lorsqu'il s'agit de ses paraphrases, son approche est complètement différente. Ici, Liszt n'est pas seulement un arrangeur habile, c'est un créateur de nouvelles formes, un artiste débordant d'idées, d'imagination, de brillance pianistique et de magie. Ses paraphrases sont des œuvres pour piano indépendantes, avec leur propre structure, leur propre expression et leur propre forme.

La transcription, autrefois si populaire au XIXe siècle, est souvent considérée aujourd'hui avec un certain dédain. Pourtant, quelles sont les qualités qui nous aident à apprécier le génie d'un compositeur comme Liszt ?

Vous décrivez assez justement l'attitude actuelle envers la transcription. Dans les programmes de concerts académiques ou « sérieux », on trouve rarement une symphonie de Beethoven transcrite par Liszt ou une paraphrase d'opéra. Certains « connaisseurs » tournent le nez devant de tels programmes, et d'autres leur emboîtent le pas. Je considère cela comme une tendance qui finira par passer.

En réalité, les gens reconnaissent et apprécient la beauté de la musique, surtout lorsqu'elle se présente sous la forme d'une mélodie mémorable, qu'elle provienne d'un opéra ou d'une transcription. C'est la nature humaine, et il est vain de l'ignorer.

Cela dit, assister à un concert mettant à l'honneur, par exemple, l'une des transcriptions des symphonies de Beethoven par Liszt exige un engagement différent. C'est un défi intellectuel. Beaucoup d'auditeurs refusent ou sont incapables de faire cet effort.

Strauss, Mozart et Moussorgski avec l'ONL au « Sébasto »

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Le vaste « Nouveau Siècle », résidence habituelle de l’Orchestre national de Lille étant en travaux pour une quinzaine de mois, la formation s’est mise en mode nomade le temps qu’il faudra. Pour son dernier concert de la saison l’orchestre a trouvé un chaleureux accueil au Théâtre Sébastopol autre lieu Lillois emblématique, construit dans l’urgence en 1903 suite à l’incendie du Théâtre Lequeux (précurseur de l’actuel opéra).

Considéré à l’époque comme provisoire le « Sébasto » très populaire dans le cœur des lillois et des nordistes a fait les beaux jours et les dimanches après-midi de l’opérette et continue vaillamment à offrir ses 1350 places aux mélomanes et amateurs de théâtre.   

 Pour ce concert d’un soir de juin 2025 c’est Richard Strauss qui ouvre le bal avec la Suite de valses n°1 de son opéra le Chevalier à la Rose, une belle façon en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire de s’immerger dans cette atmosphère Viennoise du 18eme siècle, fiévreuse, enivrante où le ridicule pompeux le dispute à la malice sensuelle et passionnée le tout sous la baguette singulièrement alerte et avisée du chef Belge invité David Reiland.

S’ensuivra le Double concerto pour flûte et harpe composé par Mozart lors d’un séjour Parisien en 1778 ; un délicat dialogue, ciselé, habilement mis en valeur par la maîtrise virtuose du flûtiste Clément Dufour et de la harpiste Anne Le Roy Petit, tous deux instrumentistes solos au sein de l’Orchestre national de Lille. Cerise sur le gâteau nos deux solistes ont interprété en bis une petite pépite de Jacques Ibert « entr’acte » aux pétillants accents hispaniques.

La seconde partie nous a conduits sur le chemin pittoresque des Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski. Ces dix pièces pour piano du compositeur Russe en hommage et à partir de dessins et aquarelles de son compatriote et ami Viktor Hartmann sont mondialement connues et principalement jouées dans l’orchestration de Maurice Ravel.