Portrait : Pascal Dusapin, soixante bougies et un chef-d'oeuvre d'une actualité bouleversante

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Pascal Dusapin © Hofmann La Monnaie De Munt

Le compositeur français Pascal Dusapin a signé, "à ce moment opportun de sa vie", un geste musical barbare, d'une puissance rare et d'une évidente et fascinante modernité : son septième opéra "Penthesilea" sur le  livret poétique et incisif de Beate Haeckl et créé à La Monnaie de Bruxelles. Même si ce désir de composition "l'étonne encore et reste confus", l'oeuvre de Heinrich von Kleist (1807) qui avait épouvanté ses contemporains (Goethe en particulier) par sa cruauté, sa brutalité, sa bestialité ne pouvait que séduire le compositeur qui, encouragé par Harry Halbreich, a voulu "rendre compte d'une inquiétude au monde". Varèse, Xenakis -"sa liberté de penser m'a séduit"- Dufourt, Donatoni... mais aussi le jazz, la danse (Dominique Bagouet), l'architecture et les mathématiques ont contribué à façonner le langage d'un artiste qui "ne cherche pas à démontrer mais à inventer des impulsions et des flux". "Un créateur n'a pas toujours besoin de savoir pourquoi il doit faire les choses, il les fait, voilà tout. C'est ainsi que, pour des raisons qui restent obscures même pour moi-même, Penthésilée, c'est moi." Dans ce peuple des amazones, la loi -trouvant son origine lointaine dans un viol- interdit d'aimer un homme... sauf s'il est vaincu. Penthésilée va s'éprendre d'Achille et trahir cette loi. Celui-ci va l'abuser en lui faisant croire qu'elle est victorieuse, la rendant ainsi parjure vis-à-vis du peuple dont elle est la reine. Penthésilée traverse plusieurs crises jusqu'à la dévoration d'Achille et son suicide, face à l'incompréhension de son acte. Qu'est donc l'amour, s'il est déterminé par une loi ? "Et ainsi, plus je te touchais, plus ta chair, tes mots, tes mondes se multipliaient" (Cemal Sûreya). Un immense "continuum vocal" lie intimement la fosse et la scène -"pour moi, tout est chant", "toute ma musique est un théâtre lyrique "- donnant à ce spectacle total, à cette tragédie antique, une imposante cohérence et une expressivité ardente. L'orchestre d'une soixantaine d'instrumentistes, comprenant une harpe, un cistre et un cymbalum ainsi qu'un dispositif électronique (l'excellent Thierry Coduys, assistant de Pascal Dusapin depuis 2002) et le choeur sont dirigés avec pertinence et efficacité par Franck Ollu (créateur de "Passion" de Dusapin en 2008). Sur scène, Natacha Petrinsky, puissante mezzo dramatique, incarne avec rage et fureur une "Penthésilée" impétueuse guerrière, sauvage et séduisante à la fois, tout simplement juste à chaque instant de l'ouvrage. "Achille" ne pouvait être chanté que par le baryton George Nigl, fidèle ami du compositeur, qui sculpte le texte d'amour et de haine avec intelligence et détermination. Pour leurs débuts à La Monnaie, Marisol Montalvo (Prothoé, la confidente) et Eve-Maud Hubeaux (Grande Prêtresse) sont des interprètes justes et émouvantes. La mise en scène de Pierre Audi sert la dramaturgie avec éloquence au coeur des décors originaux, troublants  mais convaincants de Berlinde De Bruyckere (avec la participation talentueuse de la vidéaste Mirjam Devriendt). "Seule la sagesse permet d'exprimer pleinement la folie" (Harry Halbreich). L'oeuvre, moderne, évidente, sombre, grave, archaïsante parfois, aux couleurs souvent modales, tisse d'étonnantes correspondances sonores, redessinant le temps qui passe ("Nous anéantissons ce que nous aimons" Christa Wolf ). Pascal Dusapin atteint ici la maturité de son art et, violente, authentique, forte et fragile à la fois -"nous savons tous que lorsque nous souffrons, c'est comme si nous souhaitions revenir en enfance", "comment évoquer la douleur de la plus intense et intime façon ?"-, la partition de "Penthesilea" démontre, s'il était nécessaire, que l'opéra contemporain n'est pas mort mais bien "vif". "Composer de la musique, c'est tenter une aventure ailleurs. Plus loin que la mémoire qui crépite en chacun de nous, au fil singulier d'un voyage parcourant les chemins les plus insolites de l'imagination". Michel Boëdec (sauf indication contraire, les citations sont de Pascal Dusapin)

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