Ralph Vaughan Williams (I)

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Crescendo Magazine publie en épisodes un dossier qu’Harry Halbreich avait consacré à Ralph Vaughan Williams en 2008, à l’occasion des 50 ans de la disparition du compositeur 

La musique anglaise, on le sait, a toujours du mal à franchir le Channel. Pour le Français (ou le Belge francophone) moyen, elle se résume peu ou prou à Purcell et Britten. Pratiquement jamais entendue chez nous, la musique de Vaughan Williams l'est beaucoup plus fréquemment en Flandre où joue la séculaire alliance anglo-flamande face à la France. Elle est bien sûr très répandue et même populaire dans le monde anglophone, aux Etats-Unis en particulier, mais guère dans le reste du monde. Il s'agit pourtant d'un des créateurs les plus féconds, originaux et puissants de sa génération, qui est celle de Sibelius, de Schönberg, de Scriabine, de Reger, de Falla, de Rachmaninov ou de Ravel. Ravel, son cadet de trois ans, auprès duquel il alla étudier une année (1908), âgé de trente-six ans déjà, après qu'une formation académique auprès de Max Bruch à Berlin (1897) ne lui eût rien apporté de ce qu'il cherchait. Et c'est là une première et précieuse indication quant à sa personnalité et son art.

Né le 12 octobre 1872 à Down Ampney (Gloucestershire) dans l'Ouest rural de l'Angleterre, non loin de Broadheath, patrie d'Edward Elgar, son aîné de quinze ans seulement, il provenait d'un milieu bourgeois aisé, en partie d'ascendance galloise, mais allié aux Darwin et aux Wedgwood du côté maternel. Ses racines sont aussi déterminantes que pour Elgar, mais ce dernier était le fils d'un modeste accordeur de pianos, catholique romain de surcroît. Le jeune Ralph s'oriente de bonne heure vers la musique, se formant au Royal College of Music (Londres) et au célèbre Trinity College de l'Université de Cambridge, mais il ne fut nullement un génie précoce et ne composa que fort peu avant le début de ce siècle. Mais un tournant décisif se produisit en 1903, lorsque, à la suite de sa rencontre avec Cecil Sharp, pionnier de la collecte des chants populaires des Iles Britanniques, il se mit lui-même à arpenter les campagnes, recueillant quelque 800 témoignages d'une tradition de plus en plus menacée par l'industrialisation : 331 lors d'une première campagne du 4 décembre 1903 au 14 janvier 1905, 266 du 14 novembre 1905 au 8 septembre 1906, 172 encore de juillet 1909 au 16 septembre 1910, après son retour de chez Ravel à Paris. Cependant, dès 1895 il s'était lié avec Gustav Holst, son cadet de deux ans, d'une amitié qui devait durer jusqu'à la mort de ce dernier en 1934. Avec Holst, il découvrit les trésors de la polyphonie des Tudor et de l'âge élisabéthain.

Musique populaire et tradition de la Renaissance anglaise confortèrent son attirance vers le langage modal, qui effaça les quelques traces laissées par le post-romantisme désuet de Max Bruch. Ce fut alors qu'il ressentit le besoin d'une culture musicale toute différente, d'où le séjour parisien auprès de Maurice Ravel. Le résultat ne fit pas attendre. Si depuis une décennie, il avait beaucoup écrit, ses premières œuvres vraiment personnelles et encore vivantes aujourd'hui datent de 1909, après son retour de Paris ; à trente-sept ans, le cycle de Mélodies On Wenlock Edge, puis la Sea Symphony et surtout la Fantaisie sur Thème de Tallis, son premier chef-d'œuvre pleinement accompli, le situèrent au tout premier rang de la jeune musique anglaise, alors que le génie d'Elgar jetait déjà ses derniers feux. Ce développement  harmonieux et sans hâte, jalonné en 1914 par une deuxième Symphonie (A London Symphony) fut brutalement interrompu par la Première Guerre mondiale qu'il effectua en grande partie sur le front de la Somme et de l'Artois, lieux de la pire boucherie de ce conflit. Lorsque, rentré au pays, il coucha sur le papier sa Pastoral Symphony, ce ne furent donc pas les campagnes de son Gloucestershire natal qui l'inspirèrent : ce chef-d'œuvre est en réalité un Requiem de guerre intime et tragique sous sa paix de surface. Devenu peu à peu, et sans l'avoir cherché, le grand aîné déjà respecté de la musique de son pays (il venait d'atteindre la cinquantaine), il produisit alors des œuvres d'une tranquille audace dissonante, mais modale et à prédominance diatonique, très loin de l'atonalisme, puis du sérialisme viennois, non moins novatrice dans son genre, certes, mais qui contribua à son "insularité" à l'écart des courants dominants mittel-européens, de la même manière que Sibelius au même moment. Des raisons à la fois géographiques, historiques et culturelles expliquent que, contrairement à un Belá Bartók, tout aussi imprégné de terroir populaire, il ne chercha jamais à effectuer la jonction avec ce que l'on considérait alors comme l'Avant-garde. Mais cet homme intensément conscient de sa responsabilité d'artiste et de citoyen, véritable "musicien dans la cité des hommes", authentique démocrate de gauche, n'était nullement retranché dans la tour d'ivoire d'une idyllique thébaïde, ce que les opposants à cette tradition pastorale qualifiaient (à tort en ce qui le concerne) de "cow-pat school" (école de la "corne aux vaches" !). Témoin attentif de la montée des périls dans une Europe travaillée par les tentations totalitaires, il produisit en 1935 une œuvre très inattendue avec sa Quatrième Symphonie, âpre et violente en ses tensions dissonantes, véritable coup de semonce. A l'issue de sa création, il déclara: "Je ne sais pas si j'aime ça ou non, mais c'est bien ce que j'ai voulu dire !". Il avait alors 63 ans, l'âge de la retraite pour bien des créateurs. Or, les vingt-trois années qui lui restaient à vivre allaient être jalonnées des plus étonnantes surprises.

En 1943, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, ce fut la Cinquième, la plus sereine, la plus harmonieuse, la plus consonante (ce qui ne veut nullement dire la plus tonale !) de ses Symphonies, message de paix que presque tous prirent pour l'adieu suprême d'un créateur septuagénaire. Or, le 21 avril 1948, un jeune collégien de dix-sept ans écouta la retransmission en direct par la BBC de la création de la Sixième Symphonie, tour à tour tragique, turbulente, truculente jusqu'à son épilogue mystérieux et lunaire en pianissimo. Ce fut ma découverte de Vaughan Williams, un choc de première grandeur, et je suivis dès lors de près ses œuvres nouvelles, parmi lesquelles trois Symphonies encore, toutes différentes et inattendues. Veuf en 1952 au terme de cinquante-cinq ans d'un mariage heureux et sans histoires, il se remaria l'année suivante, infatigable octogénaire, et sa seconde épouse, beaucoup plus jeune évidemment, était depuis des années déjà une assistante et collaboratrice très efficace, lui rédigeant notamment plusieurs livrets. Après avoir été un séduisant jeune homme aux traits carrés, aux lèvres minces, au nez fort dans un visage allongé, ce visage au cours des années avait gagné en puissance sculpturale, sous une crinière de plus en plus blanche et indisciplinée. Ce fut cette face impressionnante que je vis au cours de notre unique rencontre. J'étais allé à Londres pour assister à la création de sa Neuvième Symphonie le 2 avril 1958, au Royal festival Hall, lui portant un message de ses admirateurs parisiens -dont faisait partie notamment Marc Vignal que je connaissais depuis peu. Le vieil homme me toisa avec une bienveillance teintée d'une légère ironie, me citant l'Evangile : "Woe be unto you when all speak well of you !" ("Malheur à vous quand tous disent du bien de vous !"). Il devait mourir paisiblement dans son sommeil quelques mois plus tard, le 26 août 1958, à quelques semaines de ses quatre-vingt-six ans, un an après Sibelius, un an avant Martinu, Ernest Bloch et Villa-Lobos…

Vaughan Williams fut une personnalité complexe, mystique et agnostique, farouchement indépendante (il refusa toujours le titre de "Sir" et a fortiori le poste de "Master of the King's music", se contentant de son "O.M." (Order of Merit)) et pourtant ni anarchiste, ni iconoclaste, profondément anglais sans l'ombre de provincialisme, heureux d'être reconnu par les siens sans avoir jamais fait de compromis. Immense et diverse, forte de 341 opus, son œuvre, toujours riche d'imprévus, le montre cependant constamment fidèle à lui-même, et si son langage continue à évoluer jusqu'à la fin, son style permet de le reconnaître au bout d'une ou deux mesures, à une simple inflexion mélodique, à un simple enchaînement d'accords. Or, il faut bien constater qu'elle n'a pas atteint au rayonnement universel de ses pairs d'autres pays. Etant moi-même Anglais par ma mère, il m'est difficile de porter à ce sujet un jugement totalement objectif. Toujours est-il que sans avoir jamais vécu en Angleterre plus de quelques semaines d'affilée, sa musique éveille en moi de très profondes résonances probablement ataviques, alors qu'il m'a fallu de longues années pour percevoir l'"Anglitude" de la musique d'Elgar derrière son langage imprégné de post-romantisme germanique. Il est vraiment très étrange que les Troisième ou Cinquième Symphonies, la Fantaisie sur un Thème de Tallis ou l'opéra Riders to the Sea, pour ne citer que quelques titres essentiels, m'aient permis de me recréer un terroir imaginaire sans l'avoir jamais connu en réalité ! Certes, le Sibelius de la Sixième Symphonie ou de Tapiola m'avaient fait "voir" la nature finlandaise bien avant que je ne me rende pour la première fois sur place, mais avec R.V.W -sans doute l'héritage du sang- c'est encore autre chose. Aucun compositeur se rattachant à mes ascendances paternelles germano-polonaises ne m'a jamais rien fait éprouver de pareil… Ce trop long témoignage personnel ne vise à rien d'autre qu'à essayer d'élucider le manque de rayonnement universel de la musique de Vaughan Williams. 

Harry Halbreich

Crédits photographiques : Hoppé / DR

 

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