Ravel retrouvé, Ravel métamorphosé

par

Maurice Ravel (1875-1937) : Sites auriculaires (orchestration de Kenneth Hesketh) ; Une barque sur l'océan, Alborada del gracioso ; Deux mélodies hébraïques ; Chanson hébraïque ; Rapsodie espagnole ; Bolero. Rinat Shaham (mezzo-soprano) ; Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya, direction Ludovic Morlot. 2025 et 2026. Livret en anglais, français et catalan. 61'14''. L'Auditori

l faut avoir beaucoup entendu le Bolero pour savoir ce qu'on en attend. Trop souvent, la pièce tourne à l'exercice : une caisse claire, un thème, des entrées, un crescendo. On connaît la mécanique. Ici, non. Ludovic Morlot et l'Orquestra Simfònica de Barcelona i Nacional de Catalunya rendent au Bolero quelque chose de sa fraîcheur première. C'est une grande et belle réussite. Il y aura un avant et un après dans notre mémoire musicale !

Ce disque constitue le quatrième volume de l'intégrale des œuvres orchestrales de Ravel enregistrée par l'OBC pour le label L'Auditori. Il offre le premier enregistrement mondial de l'orchestration de Sites auriculaires signée du compositeur anglais Kenneth Hesketh, la Rapsodie espagnole dans son édition révisée et un Bolero joué dans l'édition Ravel Edition, aux côtés d'Une barque sur l'océan et d'Alborada del gracioso, et de trois mélodies d'inspiration hébraïque chantées par Rinat Shaham.

Et cela s'entend. Le Bolero est métamorphosé. Non pas dénaturé, bien au contraire : rendu plus net, plus vivant, plus étrange aussi. La qualité de l'orchestre, une prise de son d'une grande précision et la direction de Morlot font que l'on réentend des détails que l'on croyait connaître. Les timbres ne s'empilent pas ; ils se succèdent, se répondent, s'imposent. La caisse claire garde sa place, sans écraser tout le monde. Les vents ont du caractère, les cordes savent rester discrètes avant de prendre le dessus. Le crescendo ne devient pas simplement plus fort : il devient plus dense, plus inquiétant, presque hypnotique. C'est du très grand Ravel.

La Rapsodie espagnole confirme cette impression. Le Prélude à la nuit respire une atmosphère trouble, nocturne, parfaitement tenue. La Malagueña a du mordant, la Habanera cette langueur sensuelle qui ne doit jamais devenir molle, et la Feria déborde enfin d'énergie sans jamais perdre en clarté. Morlot dirige avec une économie remarquable : rien n'est forcé, tout est en place. L'OBC sonne ici comme un orchestre qui connaît ce répertoire dans ses moindres recoins, ce qui n'a rien d'étonnant au terme d'un projet aussi ambitieux.

La prise de son mérite qu'on s'y arrête. Elle est ample, mais jamais brouillonne. On entend l'espace de la salle Pau Casals, la séparation des pupitres, la couleur des instruments. Ce n'est pas du son pour impressionner l'auditeur ; c'est du son qui sert la musique. Dans le Bolero, cela change tout : chaque entrée garde son identité, et l'accumulation finale conserve une étonnante transparence.

Le programme ne s'arrête pas là, heureusement. Une barque sur l'océan retrouve ici sa dimension orchestrale, avec ces vagues sonores qui montent, retombent, se dispersent, avant de se reformer. L'OBC joue avec une belle souplesse, sans jamais transformer le tableau en simple exercice de couleurs.

Alborada del gracioso, elle, est traitée avec une vivacité remarquable : les cordes pincées claquent juste, les bois ont du mordant, et la partie centrale garde cette mélancolie un peu feutrée qui fait tout le prix de la pièce. C'est brillant, mais jamais gratuit.

Les pages vocales apportent une autre couleur au disque. Dans la Chanson hébraïque, extraite des Quatre chants populaires, Rinat Shaham déploie une voix de mezzo chaude, profondément incarnée, avec cette pointe d'âpreté qui convient si bien à la matière populaire de la mélodie. Morlot la soutient avec discrétion, laissant le texte et le timbre faire leur travail. Elle poursuit dans les Deux mélodies hébraïques — Kaddisch et L'énigme éternelle —, plus recueillies, plus intérieures : rien n'est surjoué, tout est dit avec une sobriété qui touche juste. On regretterait presque que ces moments suspendus soient si brefs.

Cela donne un disque plus complet, moins centré sur les seuls « tubes » orchestraux, et cela renforce l'idée d'un Ravel exploré dans toute sa variété.

Reste Sites auriculaires. Le geste est intéressant, l'orchestration habile, mais on n'y retrouve pas tout à fait la magie alchimique de Ravel lui-même. Ce n'est pas un échec ; c'est simplement une pièce de circonstance au milieu d'un disque par ailleurs remarquable.

Au total, voilà un Ravel qui fait du bien. Un Ravel précis, sensuel, vivant, débarrassé des habitudes d'écoute. Le Bolero et la Rapsodie espagnole suffiraient à justifier l'achat. Mais c'est l'ensemble du projet, sa rigueur éditoriale autant que sa réussite musicale, qui impose ce disque. Morlot ne cherche pas à surprendre à tout prix : il cherche Ravel. Et il le trouve.

Son 10 Livret Répertoire 10 Interprétation 10

Bertrand Balmitgère

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