Gatti et la Staatskapelle de Dresde face à la Dixième de Mahler
Ce lundi 19 octobre, la Sächsische Staatskapelle Dresden se produit au Semperoper de Dresde sous la direction de son chef principal, Daniele Gatti, en poste depuis la saison 2024-2025. Ce concert s’inscrit dans le cycle Mahler de la Staatskapelle, consacré cette saison à la question de l’adieu et aux œuvres tardives du compositeur.
La Dixième Symphonie en fa dièse majeur de Gustav Mahler occupe une place singulière dans l’histoire de la musique. Composée en 1910, durant une période de profonde crise personnelle, elle demeure inachevée à la mort du compositeur, en mai 1911. Seul le premier mouvement avait alors été entièrement orchestré. Les quatre autres mouvements nous sont parvenus sous différentes formes de manuscrits et d’esquisses.
La version proposée par la Sächsische Staatskapelle Dresden est celle élaborée par le musicologue britannique Deryck Cooke, qui s’est attaché à rendre l’œuvre jouable en complétant avec prudence les éléments manquants, sans prétendre remplacer le travail de Mahler. Devenue la plus célèbre des reconstitutions de cette symphonie, elle permet d’entendre les cinq mouvements dans leur continuité.
L’interprétation de Daniele Gatti met d’emblée en évidence la richesse des atmosphères qui traversent l’œuvre. Dans l’Adagio initial, les altos ouvrent seuls la partition, dans une ligne ample et méditative. Le chef accompagne avec finesse le développement de la musique, dont la tension croissante aboutit à une rupture dissonante d’une grande violence. L’un des aspects marquants de cette lecture réside précisément dans l’équilibre entre la force dramatique de certains passages et la douceur de moments plus intimes, où la musique semble suspendre le temps. Gatti fait ressortir ces contrastes sans rompre la continuité du discours musical, grâce à une gestuelle précise et une vision clairement affirmée de la partition.
La Sächsische Staatskapelle Dresden répond à cette direction par une grande cohésion et une sonorité d’une remarquable clarté. La transparence de l’orchestre permet aux différentes lignes instrumentales de se détacher nettement, sans nuire à l’unité de l’ensemble. Les cordes retiennent particulièrement l’attention par leur homogénéité au sein des différents pupitres et la qualité de leur sonorité collective. Le soin apporté aux nuances permet de passer de passages délicats et recueillis à des épisodes d’une grande intensité, sans que la puissance sonore ne masque les détails de l’écriture. Cette lisibilité contribue à faire ressortir la modernité du langage harmonique de Mahler, ainsi que la force expressive de la version complétée par Deryck Cooke.
Les deux Scherzos mettent en évidence la précision rythmique des musiciens. Le premier se montre vif et nerveux, tandis que le second adopte un caractère plus sombre et pesant. Le bref Purgatorio entretient une atmosphère instable et parfois inquiétante. Dans le Finale, les sonorités graves et mystérieuses alternent avec des passages plus animés, avant que la musique ne semble chercher une forme d’apaisement. Les vents contribuent eux aussi à la qualité de l’interprétation, notamment la première trompette et le premier hautbois. La première flûte se distingue également par un sublime solo dans ce dernier mouvement.
Tout au long de la symphonie, l’engagement des musiciens reste perceptible, au service d’une lecture attentive aussi bien aux détails qu’aux grands élans de la partition. Daniele Gatti parvient à préserver l’équilibre entre les différents pupitres et à donner à chaque mouvement son caractère propre, sans perdre de vue la cohérence de l’ensemble. Le public, enthousiaste, accueille cette prestation avec de longs applaudissements nourris.
Dresde, Semperoper, 19 octobre 2026
Thimothée Grandjean
Crédits photographiques : Oliver Killig Lightworks

