Rencontre : Fabian Fiorini, compositeur de l'oeuvre imposée

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Le concours entre cette semaine dans le vif du sujet avec les demi-finales. Les candidats joueront une œuvre imposée, écrite par le compositeur belge Fabian Fiorini. Nous l’avons rencontré dans une brasserie bruxelloise face à la gare du midi. Professeur de composition au Conservatoire Royal de Liège et pianiste de l'excellent Aka Moon, il est aussi un artiste engagé. Il se livre sur son art et sur le monde qui nous entoure. 

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Fabian Fiorini © Jacky Lepage

- Monsieur Fiorini, pouvez-vous nous résumer votre parcours en quelques mots ?
J'ai commencé la musique sur le tard avec la percussion. D'abord la percussion classique puis je me suis dirigé vers la percussion africaine. On n'est plus seul avec sa batterie mais on se retrouve dans un groupe de 20 personnes. Le professeur chante un rythme à imiter. Tout le monde joue le rythme puis chacun improvise à son tour. J'étais aussi, à cette époque, en contact avec Guy Cabay qui m'a conseillé d'étudier le piano. Mais, du coup, j'ai commencé tard, à 15 ans à l'Académie de Nivelles. En parallèle, j'ai étudié le piano jazz en autodidacte pour entrer au Conservatoire chez Eric Legnini. J'ai suivi les écritures classiques avec Jean-Marie Rens puis Marcel Cominotto. Cette formation classique et jazz et mon goût pour la musique contemporaine m'ont dirigé vers des groupes de jazz expérimentaux comme Aka Moon. J'ai collaboré avec l'ensemble Ictus. 

- Le métier de compositeur, qui plus est dans le domaine de la musique contemporaine, ce n'est pas simple. Ecrire un imposé pour le Reine Elisabeth, c'est un boost ?
En effet, c'est un métier difficile à porter et donc c'est chouette d'avoir des moments où on se retrouve comme cela sous les feux de la rampe. Et puis surtout, c'est intéressant de proposer une pièce de musique contemporaine à des pianistes qui ne s'expriment pas nécessairement dans ce rayon-là. Ils sont très forts et souvent spécialisés dans le grand répertoire, grand par la taille et les chefs-d'oeuvre. 

- Est-ce difficile d'écrire de la musique contemporaine pour le piano ?
Cet instrument est porteur de l'accord bien tempéré. C'est un point central alors que, depuis de nombreuses années, on s'en éloigne dans l'écriture contemporaine où on travaille avec les micro-intervalles. Pour moi, c'est curieux d'écrire une pièce contemporaine avec le piano. C'est un bon challenge. J'ai le sentiment que la puissance de l'accord bien tempéré nous ramène toujours dans l'histoire aux romantiques ou à Bartok ou à Stravinsky. Mais c'est difficile de vraiment faire un « truc » actuel sans piano préparé par exemple, mais dans un concours comme celui-ci, on ne peut pas !

- Comment devient-on le compositeur de l'imposé des demi-finales ?
C'est parti d'une anecdote. Il apparaît que, sans nous connaître, Nicolas Dernoncourt et moi-même nous sommes régulièrement croisés en conduisant nos enfants à la même école. Pendant la période du concours, je le vois arriver avec la Mercedes du concours. Nous avons fait un peu connaissance et je lui ai parlé des œuvres que j'avais déjà composées pour Ictus ou Jean-Philippe Collard-Neven, par exemple. Il s'est montré intéressé car le concours venait de changer de système, l'imposé étant choisi par un comité artistique et non plus sur base d'un concours de composition. J'ai donc envoyé quelques œuvres.

- Le comité a-t-il des demandes par rapport à l'écriture ? Un cahier des charges ?
Je pense qu'ils en avaient un peu assez des pièces contemporaines qui se ressemblent un peu toutes du fait que quand on écrit pour le piano, dès qu'on écrit des traits virtuoses, on tombe facilement dans du chromatisme ou des schémas déjà connus. En demi-finale, on sélectionne 24 candidats qui savent tout jouer, à l'endroit à l'envers. Il ne faut donc plus les questionner sur leur technique mais plutôt sur leur personnalité artistique, sur leur force d'interprétation. Ce qui est certain aussi c'est qu'il ne faut pas se louper. Pour une pièce créée dans un autre cadre, on a la possibilité éventuellement de retravailler la partition par la suite. Pas ici. 

- L'oeuvre sera enregistrée. Aurez-vous un droit de regard sur le choix de l'interprétation ?
Oui. Je ne suis certainement pas juré mais j'aurai la possibilité de choisir l'interprétation qui me convient le mieux.

- Quelles sont les influences musicales ?
D'une part, on sait qu'il n'y aura aucune limite technique. D'autre part, la pièce va être entendue par un large public et je ne souhaitais donc pas aller trop loin dans des systèmes expérimentaux. Je souhaite que les gens puissent tout de suite se positionner : il fallait par conséquent une dramaturgie et conserver une musique qui fonctionne par phrases successives. La musique comporte une intuition émotionnelle et dramatique. Un accord majeur suscite une image dans notre mémoire sonore. Lorsque j'accompagne des films muets, je ne vais pas jouer des accords dissonants dans le registre grave lorsque deux personnes s'embrassent. Je n'ai pas voulu éviter cette force de la consonance et de la dissonance. En gros, j'ai travaillé avec des échelles d'intervalles que je tords ou que je transpose. Le mode d'écriture est intuitif, contrapuntique dans la recherche aussi de la mélodie. On peut, par exemple, avoir des demi-tons consécutifs mais dans des registres disjoints ce qui génère des qualités d'accords.

- Nous allons découvrir Tears of Light. On vous sent très engagé et en questionnement sur le monde qui vous entoure. Cette œuvre est-elle porteuse d'un message ?
Oui, nous vivons une période très troublée. Elle est marquée par les intégrismes et basée sur la consommation à outrance et ultra-mondialisée. On ne peut plus continuer de la sorte. J'ai alors imaginé qu'un individu un peu semblable aux philosophes des Lumières pourrait venir et nous faire réfléchir sur nos modes de vie. Pour trouver des alternatives, pour revenir à une production plus locale par exemple. Si le regard que je porte sur la société est inquiet, je ne suis pas pessimiste pour autant. On sent que les choses bougent. 

L'univers engagé de Fabian Fiorini est à découvrir tout au long de cette semaine de demi-finales.

Propos recueillis par Michel Lambert
Bruxelles, le 23 avril 2016.

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