Aline Piboule, pianiste exploratrice du répertoire 

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La pianiste Aline Piboule fait paraître un album consacré à des raretés du répertoire pianistique français composées par Gustave Samazeuilh, Abel Decaux, Pierre-Octave Ferroud et Louis Aubert. Cet album est publié par le label du Printemps des Arts de Monaco, qui, passant les difficultés, continue de proposer des parutions et des concerts alléchants malgré la situation. 

Vous publiez un album consacré à des œuvres pour piano des plus rares, de Gustave Samazeuilh, Abel Decaux, Pierre-Octave Ferroud et Louis Aubert. Comment avez-vous conçu ce programme ? 

J'adore passer des heures sur internet à chercher des musiques peu jouées, à les déchiffrer, à concevoir des programmes sortant de l'ordinaire, à mélanger classique et contemporain, à tisser des liens peu évidents au premier abord entre les oeuvres... Mais, rendons à César ce qui lui appartient : le programme de ce disque a été conçu par Marc Monnet, compositeur et directeur artistique du festival le Printemps des Arts de Monte-Carlo ! Nous avons en commun cette envie qu'il n'y ait pas de frontières dans l'écoute de la musique, d'habituer les publics à écouter de tout et à continuer de défricher des sentiers peu arpentés. Il connaissait mon intérêt tout particulier pour la musique française (trois de mes disques lui sont consacrés !) et il m'en a donc proposé l'interprétation. Le projet était un récital à l'Opéra Garnier de Monaco pour l'édition 2020 du Printemps des Arts, puis de l'enregistrer à l'Auditorium Rainier 3 quelques mois plus tard. Je connaissais certaines partitions pour les avoir écoutées il y a longtemps mais d'autres, comme les pièces de Ferroud, m'étaient totalement inconnues. Une grande découverte ! 

Ces compositeurs sont restés dans l’ombre de leurs contemporains célèbres : Ravel, Debussy, Poulenc... Quelles sont les caractéristiques stylistiques de ces différentes partitions ? 

Ces compositeurs de l'ombre participaient à la vie musicale de leur époque et ils étaient sûrement moins méconnus qu'aujourd’hui. Ils ont même sûrement influencé des confrères de leur temps que nous considérons désormais comme des génies. Je pense que leurs écrits ont tout à fait pu infuser dans d'autres partitions. 

C'est un programme très riche car ces compositeurs n'ont pas du tout le même langage ni le même univers !  La musique qui me fascine le plus sur cet album est celle de Decaux, un organiste qui n'a quasi écrit que ces Clairs de lune. Un chef-d'œuvre ! C'est une musique qui me fait penser au romantisme noir en peinture, l'ambiance est inquiétante, presque morbide. On entend tout en noir et blanc ! On est presque assourdis par les douze coups de minuit dans l'extrême grave du piano dans Minuit passe, on a la sensation affreuse d'être suivi dans La ruelle, nous nous retrouvons bien seuls dans Le Cimetière, face à cette montée extraordinaire de la lune dans le ciel, quand tout devient lumineux mais toujours en noir et blanc. Dans La mer, nous ne sommes loin d'être dans De l'aube à midi sur la mer (La mer de Debussy) avec ses multiples éclats de lumière ; ici la lune n’éclaire une mer sombre et opaque que très fugitivement. C'est l'époque de la découverte de la psychanalyse, de l'inconscient, et je ne sais pas si Decaux connaissait les écrits de Freud, mais l'univers de sa musique esthypnotique, impalpable et nous emmène dans les profondeurs. Il a été visionnaire dans son écriture quand on pense que le Pierrot lunaire de Schönberg a été écrit une dizaine d'année plus tard. Mais il ne faut pas oublier que le premier à avoir semé la graine de l'atonalisme, bien plus tôt, était Franz Liszt ! La Lugubre gondole date de 1882-83 ! Qui sait ce qu'aurait écrit Liszt s'il avait vécu encore un peu... Et qui sait, au fond, pourquoi Abel Decaux n'a pas souhaité continuer de composer après ses Clairs de lune

Dans un tout autre genre, Pierre-Octave Ferroud a écrit les trois Types qui sont des caricatures : le Vieux beau, la Bourgeoise de qualité, et le Businessman.  C'est une musique à la fois drôle dans le caractère et très complexe d'un point de vue de l'écriture !

Samazeuilh et Aubert ont écrit des musiques plus impressionnistes. Pour moi, le premier serait dans la lignée de César Franck, à la lumière orientalisante, et le deuxième de Franz Liszt. Les couleurs, la lumière, la nature priment. 

A lire les titres de ces œuvres, on les découvre toutes très narratives et très descriptives. Que ce soit l’évocation de moments de la journée (Samazeuilh et Aubert), de la nature (Samazeuilh et Aubert), de lieux géographiques (Decaux) ou de caractères de personnages (Ferroud). Est-ce que ces “ musiques à programmes” sont un défi pour l'interprète ? 

Pendant longtemps, je n'ai pas ressenti le besoin de savoir quoi que ce soit sur la vie du compositeur dont j'interprétais la musique. Le fait que mettre des mots sur la musique m'était totalement étranger. Je suis une instinctive, je me laissais totalement porter par ce que je ressentais et je mettais quelque chose d'extrêmement physique dans la musique. Puis j'ai traversé une époque de remise en question totale de ma façon de jouer et me suis mise à réfléchir sur tout, mais peut-être de façon désordonnée !  Je n’ai pas une âme de musicologue, je préfère l'image ou quelques mots, ou encore une anecdote qui m'ouvrira sur un monde, plutôt qu'un livre entier sur un sujet. Je préfère la suggestion, le monde poétique, la symbolique. La peinture me fait voyager immensément loin, la musique aussi. Parce qu'il n'y a pas de mots ! Et lorsqu'il y a des mots, il faut qu'ils soient une évocation, ou que la réflexion mène sur quelque chose de tellement vaste qu'elle en devient quasi indicible. C'est pourquoi j'aime tant l'écrivain Pascal Quignard avec qui je joue sur scène autour de son livre Boutès que nous avons mis en musique. Pascal est un musicien, il a écrit le livre Tous les matins du monde, et il parle de ce monde où les mots finissent par perdre leurs contours, par ne devenir plus que spectre ! C'est justement là où commence la musique...

Jouer des musiques qui comportent des titres, des suggestions d'atmosphères, au fond ce n'est pas si simple : ce qui est une indication poétique ne doit pas être exacerbée pour rester dans quelque chose d'évocateur, de mystérieux et pas de didactique. Pour moi, la "surexplication" empêche l'auditeur de s'échapper de son réel. C'est très complexe de sentir cette frontière entre guider l'auditeur en l'invitant à entrer dans notre univers en restant flou, et inviter quelqu'un à entrer dans un monde où les règles ne laissent absolument aucune liberté personnelle... 

Pour Ferroud c'est totalement différent, on est dans la caricature absolue, l'idée est justement d'exacerber les traits de caractère ! J'aime tout particulièrement le Vieux beau qui oscille entre confiance en sa capacité à séduire et doute de son pouvoir actuel... Tout ça pour finir comme un paon qui fait la roue, la confiance retrouvée, la superbe ! Et un petit clin d'oeil à la fin de Ferroud avec une citation de l'opérette Phi-Phi "C'est une gamine charmante...". Quelle drôle de musique !

Et cet esprit des années folles est enrichi par une science de l'harmonie très riche ! Dans l'esprit, c'est une sorte de mélange entre Poulenc et Satie, mais il ne faut pas oublier que Ferroud était un élève de Florent Schmitt ! Son écriture est d'une grande complexité et, techniquement, c'est absolument redoutable ! Notamment Le businessman qui va à un tempo d'enfer ! L’homme qui ne sait pas s'arrêter, qui redoute le vide... Au fond, les titres des oeuvres ne doivent être qu'un support, pas nous rendre prisonnier de quoi que ce soit. 

C'est une indication de plus des compositeurs pour être bien compris ! Une sorte de bouteille à la mer...

Cet enregistrement est édité par le label du Printemps des Arts de Monaco, un festival dont vous êtes une invitée très régulière. Comment s’est tissé ce lien entre vous et la manifestation monégasque ? 

Je ne peux pas dire que je sois une « invitée régulière », j'ai été invitée par Marc Monnet lors de deux éditions. A cause du covid et de l'annulation du festival, Marc m'a réinvitée pour le même récital en 2021. Ce qui peut donner cette impression, c’est que j’aurais joué trois fois en trois années, les trois dernières avec Marc comme programmateur ! 

Mon lien avec Marc Monnet a débuté grâce à des amis. Nous nous sommes retrouvés sur une certaine vision du partage de l'art, de l'ouverture à tous les répertoires, et surtout sur l'idée que rien n'est impossible et que plus on est fou et audacieux dans une programmation, plus on parle à la part de créativité du public. Marc a programmé des choses totalement hallucinantes, la Principauté lui a fait entière confiance et il a pu mener de grands projets. 

C'est quelque chose que je fais aussi dans mes programmes : amener des gens vers ce qu'ils ne connaissent pas, les aider à avoir confiance pour se laisser guider dans un voyage qu'ils n'auraient pas tenté seuls. C'est ça qui m'intéresse.

Le concert de l’an passé s’est déroulé en présence de quelques personnes. Quel a été votre état d’esprit à ce moment-là ? 

Etrange : jouer dans un opéra devant une douzaine de personnes éparpillées dans l’opéra Garnier, c’était une impression de fin du monde. 

Un concert, avec le même programme, a été planifié à l'occasion de cette édition 2021 du Printemps des Arts. Il y aura du public, mais la situation sanitaire reste fragile. Comment avez-vous personnellement vécu cette année confinée ? Est-ce que ce concert, avec public, aura un sens particulier pour vous ? 

Après l'annonce du confinement et en voyant le décompte des morts, je me suis sentie dans une nouvelle vie. Une véritable parenthèse. Tout était à l'arrêt, il ne restait qu'à attendre, profiter des siens, prendre des nouvelles des amis. Plus de crèches, d’écoles, plus de concerts, peu d'élèves au conservatoire dont je devais m'occuper, j'ai passé beaucoup de temps avec mon fils Dorian qui n'avait pas encore deux ans. Même s’il y avait quelque chose d'affreux, cette situation nous permettait de nous recentrer sur l'essentiel.

J'ai très peu joué, par la force des choses, mais aussi parce que j'avais besoin de silence. Comme s'il fallait que le monde soit silencieux pour laisser se concentrer ceux qui ont entre les mains la vie de beaucoup d’autres. Et j'avais envie d'être plus dans la vie avec mon enfant que dans le rêve éveillé en musique.

Je n'ai pas joué en public depuis octobre 2020. Un programme très sombre, conçu durant le premier confinement, avec la Sonate de guerre d'Olivier Greif, les Funérailles et Bénédiction de dieu dans la solitude de Liszt. 

Jouer à nouveau en public un programme si coloré, c’est réjouissant : la musique n'a aucun sens si ce n'est pas pour la partager avec des gens. Pas en visio, avec des êtres qui sont là, qui s'autorisent à être ensemble pour rêver et s'évader.

 Est-ce que vous avez un autre projet d’enregistrement en préparation ? 

Oui, plusieurs. Des projets très divers, mêlant littérature et musique, peinture et musique, ou encore tout simplement encore et toujours de musiques françaises !

Le site d'Aline Piboule : www.alinepiboule.fr

Le site du Printemps des Arts de Monte-Carlo : www.printempsdesarts.mc

  • A écouter : 

Aline Piboule, le voyage pianistique inattendu 

Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

Crédits photographiques : Jean-Baptiste Millot

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