Roger Norrington et son laboratoire orchestral 

par

Roger Norrington. The Complete Erato Recordings. 1986-2004. Livret en : anglais, allemand et français. 0190296245275.

Erato remet en coffret l’ensemble des albums de Sir Roger Norrington gravés pour les étiquettes Virgin et EMI entre 1986 et 2004, principalement avec son orchestre des London Classical Players.

L'intérêt est évident tant il permet de remettre aux premières loges ces gravures majeures parfois très mal comprises à leur parution. Car il faut dire que Sir Roger Norrington, s’il s’inscrivait parmi les pionniers pour aborder le répertoire classique sur instruments d’époque et selon une démarche historiquement informé, il fut l’un des tout premiers à élargir les explorations aux grandes oeuvres du répertoire du XIXe siècle, que ce soit Berlioz, Brahms, Schumann, Wagner, Bruckner ou Smetana…Aujourd’hui, une telle démarche est devenue la norme et on ne compte plus les expériences sur instruments d’époque….y compris jusqu’aux symphonies de Mahler. Cependant, dans les années 1980/1990, une telle démarche était inusitée et provoqua de très nombreux sarcasmes moqueurs accompagnés d’un profond mépris. Comment un Britannique, aux airs de savant universitaire égaré, pouvait oser désacraliser des interprétations mythiques et des conceptions interprétatives enracinées ?

Pourtant à la réécoute, le travail de Roger Norrington pourrait paraître parfois prudent et timoré. Il faut dire que le chef se retranche derrière le partition dont il restitue les tempi et les nuances telles qu’indiquées par les sources, à l’image de l’intégrale fondatrice des Symphonies de Beethoven. Ainsi, comme le rappelle le booklet, la “Marche au supplice” de la Symphonie fantastique étonnait par sa retenue, loin des cavalcades sous acide de Charles Munch et Leonard Bernstein. Pourtant, Norrington respectait les indications métronomiques de Berlioz (comme Pierre Boulez par ailleurs). Mais le respect du métronome n’est, heureusement pas, l’alpha et l’omega de ce travail. Norrington accorde une grande importance aux valeurs des notes, à l’efficacité des coups d’archets et au phrasés des instruments anciens. Le geste interprétatif n’est jamais sec ou hystérique comme il peut l’être avec la nouvelle génération d'interprètes, surtout dans Haydn, Mozart ou même Beethoven. Le respect et la dévotion à la musique restent ici les maîtres-mots d’un art de la direction au service des œuvres contextualisées. Le positionnement de l’orchestre lors de certaines sessions faisait de ces exercices des laboratoires : les instrumentistes étaient regroupés autour du chef comme une formation de chambre.

Au sommet de ce coffret, les Symphonies et les Ouvertures de Beethoven sont encore des références. La vivacité de la direction et les teintes des London Classical Players sont encore et toujours des vecteurs de satisfaction intellectuelle et musicale. Les Schubert sont également vifs et bondissants, faisant briller des pupitres savoureux et engagés : la Symphonie n°9 est l’un des plus beaux albums de ce coffret. Les symphonies de Mozart (n°38 à n°41) et les “Londoniennes” de Haydn  brillent comme dans une sorte de minéralité et de concentration certes sérieuses mais admirables au niveau des détails et des équilibres limpides. Les  symphonies de Schumann (n°3 et n°4), de Weber ( n°1 et n°2) et de Mendelssohn (n°3 et n°4) sont altières, racées mais toujours très équilibrées. Gardons pour la fin de cette évocation orchestrale les gravures “controversées” de Berlioz, Wagner, Bruckner et Smetana. La Symphonie fantastique fait résonner la violence révolutionnaire du traitement de l’orchestre, mais sur ce versant historiquement informé, John Eliot Gardiner est insurpassable. Avec Wagner, on découvre la finesse des textures et la beauté des phrasés expurgés de la pompe habituelle. Bruckner (Symphonie n°3) et Smetana (Ma Patrie) n’ont pas la portée mystique et épique mais le travail sur les équilibres et les phrasés donnent un regard nouveau sur ces partitions.

On reste par contre sur notre faim avec les lectures des Concertos pour piano de Beethoven et de Mozart avec un Melvyn Tan trop mécanique ou les Symphonies de Brahms trop neutres et effacées.

Du côté des opéras, ce box propose trois intégrales, toutes des plus réussies. On adore l’interprétation poétique et engagée de The Fairy Queen de Purcell. La Flûte enchantée et Don Giovanni sont également à thésauriser. L’enregistrement de Don Giovanni fut le premier à restituer les versions de Prague et de Vienne qui furent enregistrées en parallèle avec la totalité des récitatifs.  Les distributions de ces opéras sont superlatives, à commencer par celle parfaitement idoine de l’opéra de Purcell. Du côté choral, si le Requiem de Mozart est passionnant, celui de Brahms est trop neutre et policé, malgré les qualités musicales du chœur et des solistes.

Cette évocation se clôt avec des titres que l’on peut considérer comme des bonus : le gala new-yorkais de 1992 qui marquait les 200 ans de la naissance de Rossini, porté par de grands chanteurs, un accompagnement de récital Haendel avec David Daniels et un album faire valoir mozartien avec le violoniste Daniel Hope et son ami pianiste Sebastian Knauer. Pour ces albums, le chef troque ses London Classical Players pour d’autres phalanges comme le Orchestra of St Luke's, l’Orchestra of the Age of Enlightenment ou la Camerata Salzbourg.

Dès lors, ce coffret documente l’art d’un chef, pionnier, authentique et exigeant dans une époque où ce travail de défricheur avec une démarche “historiquement informée” était encore une expérimentation. Certes, tout n’est pas superlatif ou indispensable, mais dans son ensemble, ce coffret est un pavé essentiel au patrimoine interprétatif.

Son : 9  Notice : 8  Répertoire : 10  Interprétation : 10

Pierre-Jean Tribot

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