Schubert pour une soirée au coin du feu

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A Schubertiade with Arpeggione. Air traditionnel « Schöne Minka » ; Franz SCHUBERT (1797-1828) : Sonatine n° 1 D. 384 ; An Die Laute D. 905 ; Sonate pour Arpeggione D. 821 ; An Die Nachtigall D. 497 ; Extraits du « Schwanengesang » et de « Die schöne Müllerin » ; Pauline VIARDOT (1821-1910) : Valse « Le Printemps » d’après Franz Schubert Caroline Pelon, soprano ; Massimo Moscardo, guitare tierce ; Eric Bellocq, guitare et luth ; Maude Gratton, pianoforte ; L’Amoroso, Guido Balestracci, arpeggione et direction. 2019. Livret en anglais, français et allemand. Textes des poèmes en langue originale. 63.35. Ricercar RIC 409.

Ah, le superbe programme pour le coin du feu, pour l’intimité complice, pour la douce émotion ! Un programme centré sur cette partition extraordinaire qu’est la Sonate pour Arpeggione, si rarement jouée sur l’instrument, si souvent interprétée dans sa transposition pour violoncelle ! Avec, pour ce dernier, des virtuoses comme Emmanuel Feuermann et Gérald Moore, le duo légendaire Mstislav Rostropovitch/Benjamin Britten, ou encore Mischa Maïsky avec Martha Argerich. Mais la sonorité de base, voulue par Schubert, n’y était pas présente. Au début de notre siècle, le Belge Nicolas Deletaille a pris l’initiative de ressusciter l’arpeggione, a interprété à maintes reprises la sonate de Schubert, l’a gravée avec Paul Badura-Skoda pour Fuga Libera, et a sollicité maints créateurs qui ont suivi le mouvement en composant des partitions pour cet instrument que l’on appelle aussi « guitare d’amour » et qui a la caractéristique d’avoir six cordes accordées comme une guitare et d’être tenu verticalement. 

Le programme du présent CD est présenté dans la notice comme « une véritable création, grâce à une majorité de pièces transformées par l’arrangement pour des effectifs complètement inédits ». On découvre ainsi une affiche à géométrie variable, qui englobe l’arpeggione, la guitare, la guitare tierce (plus petite et accordée une tierce mineure plus haut que la guitare), l’archiluth (sorte de compromis entre le théorbe et le luth renaissance), mais aussi la voix et le pianoforte. La pièce maîtresse est donc cette fameuse Sonate pour Arpeggione et pianoforte D. 821 qui date de 1824. Le luthier viennois Stauffer avait introduit l’année précédente cet instrument qui allait connaître une existence éphémère, ayant peu attiré les compositeurs du temps. A cette époque, Schubert n’est pas au mieux : des amis ont déserté Vienne, il connait des soucis de santé qui s’accentuent. Pourtant, c’est une pièce de haut lyrisme en trois mouvements qu’il écrit, dans laquelle la joie et la mélancolie alternent. Peut-on parler d’une pièce de circonstance, pour mettre en valeur la nouveauté ? Ce serait sans doute faire fi des trouvailles mélodiques, du charme rêveur qui s’en dégage ou de l’agilité et de la virtuosité demandées au soliste. On ne peut que souscrire à la remarque du guitariste et luthiste Eric Bellocq qui précise que « Schubert a certainement été attiré par les couleurs aériennes de l’instrument qui, comparé au violoncelle, n’a pas besoin de puissance pour s’affirmer ». L’interprétation de Guido Balestracci est toute en finesse, en nuances, en inflexions intimistes. La douceur est au rendez-vous en permanence et la sonorité de son arpeggione, dû au Turinois Paolo Giuseppe Rabino en 2011 d’après un instrument tchèque du XIXe siècle, est riche d’une expressivité et d’une pureté de lignes qui étreignent le cœur. Car c’est à ce dernier qu’il parle en premier lieu, avec sobriété, tendresse, élégance, raffinement. L’auditeur est plongé en plein ravissement.

Placée au milieu du programme, enregistrée en mars 2019 à l’Abbaye de Noirlac dans le Cher, cette Sonate à l’indicible beauté est précédée par une mélodie traditionnelle, Schöne Minka, au cours de laquelle la soprano, l’arpeggione, le fortepiano, la guitare tierce et l’archiluth dialoguent autour d’un texte délicat du poète saxon Christoph August Tiedge (qui inspirera aussi Beethoven), donnant d’emblée à l’ensemble du CD son inflexion poétique. Accès immédiat à Schubert avec la Sonatine n° 1 D. 384 de 1816 dans un arrangement pour arpeggione, guitare tierce et archiluth, qui ne perd rien de sa grâce à être ainsi transposée. De petites pièces entourent la Sonate pour arpeggione : deux extraits du Schwanengesang (Ständchen et Liebesbotschaft) en version pour guitare tierce avec guitare pour le premier, avec archiluth pour le second, et trois airs avec soprano (délicieuse Caroline Pelon) : An die Laute D. 905, An Die Nachtigall D. 497 et Pause de Die Schöne Müllerin, avec accompagnement de guitare, d’arpegggione ou d’archiluth. En fin de parcours, un hommage est rendu à Pauline Viardot à travers l’arrangement qu’elle a fait de quelques Danses D. 783 de Schubert, avec des paroles d’un poème de Louis Pomey qui évoque le printemps. Les cinq instruments concernés s’unissent pour saluer des vers sans prétention mais qui respirent la joie de vivre. 

On sort de cet enregistrement avec du baume à l’âme, comblé par une infinie complicité qui interpelle et qui invite à savourer encore mieux l’instant qui passe. Schubert est admirablement servi par cet arpeggione qui a une superbe sonorité et qui traverse l’espace et le temps avec une sensibilité rare. On se prend alors, dans un élan de reconnaissance, à intégrer au plus profond de soi la phrase de Franz Grillparzer lorsqu’il évoque la disparition de Schubert. Elle est datée de janvier 1829 et est reproduite en exergue de l’énoncé du programme : « Il faisait chanter la poésie et parler la musique. Ni maîtresses, ni servantes, mais devenues comme des sœurs, poésie et musique toutes deux s’étreignent sur la tombe de Schubert. » Ceux qui ont eu l’occasion d’aller se recueillir devant ce monument à la mémoire du cher Franz, au cimetière central de Vienne, en saisiront encore mieux la portée…

Son : 10  Livret : 10  Répertoire : 9  Interprétation : 10

Jean Lacroix

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