The Sound of Trees de Camille Pépin, l’invitation au voyage qui ne se refuse pas

par https://infideldog.com/44491822/amish-dating-rituals/

Camille PÉPIN (née en 1990): The Sound of Trees ; Claude DEBUSSY (1862-1918): Hommage à Rameau et Mouvement (extraits de la première série des Images pour piano, orch. Camille PÉPIN) ; Lili BOULANGER (1893-1918): D’un soir triste et D’un matin de printemps (orch. Camille PÉPIN) . Julien Hervé, clarinette ; Yan Levionnois, violoncelle. Orchestre de Picardie, dir. Arie van Beek. 2020-CD:48'36"-Textes de présentation en français et anglais-NoMadMusic NMM074

La création, en novembre dernier, du Concerto pour clarinette et violoncelle de Camille Pépin fut l’un des sommets de la saison 2019-2020 de l’Orchestre de Picardie, commanditaire de l’œuvre, auprès duquel la jeune compositrice est en résidence depuis 2018. Le présent enregistrement, qui rend également hommage à Lili Boulanger et évoque ainsi le thème de cette saison consacrée aux compositrices que l’histoire a injustement reléguées dans l’ombre, en est un autre.

Il nous semble que c’était hier que nous accueillions avec un enthousiasme non dissimulé le premier disque consacré aux œuvres de la jeune compositrice française Camille Pépin, Chamber Music. A l’écoute du second, nous persistons et nous signons !

La musique de Camille Pépin -et celle-ci ne fait pas exception- est d’une fraîcheur, d’une vitalité et d’un optimisme qu’on ne retrouve que trop rarement dans les productions contemporaines, sans jamais verser dans le sentimentalisme ni dans une béatitude auréolée de candeur. Ses inquiétudes, en effet, ne s’y expriment pas moins que sa joie d’être au monde. Au fond, la personnalité à l’évidence épanouie de Camille Pépin se révèle tout entière dans le choix du diptyque de Lili Boulanger qui figure sur ce disque : loin de redouter la mélancolie du soir (dont on trouvera par exemple quelques échos dans Luna ou dans Chamber Music), elle n’y cède pourtant jamais que pour étreindre la vie de plus belle le matin venu.

On l’aura compris : avec The Sound of Trees, Camille Pépin tient toutes les promesses que contenait déjà en germe son premier album. Sur le plan structurel, cette jolie fresque en six mouvements pour clarinette, violoncelle et orchestre, ne se plie pas exactement au cadre architectonique du concerto. Ce qui intéresse la compositrice n’est pas tant le moule formel dans lequel s’inscrit son œuvre que la diversité des schémas communicationnels qu’elle peut établir entre le trio constitué par les deux solistes et l’orchestre. En cela, ce Sound of Trees aurait tout aussi bien pu s’intituler Sounds of Three… : par moments noyés dans la masse instrumentale, la clarinette et le violoncelle en émergent ça et là avec plus ou moins d’élan, se retrouvant tous deux à l’avant-plan dans la cadence centrale où parviennent enfin à s’exprimer pleinement leurs aspirations virtuoses. 

Œuvre de très belle tenue, The Sound of Trees puise ses racines dans un texte éponyme du poète américain Robert Frost. Ce dernier met en scène un promeneur qui, l’ouïe et l’esprit en alerte, se laisse envoûter par le bruissement des arbres l’exhortant à parcourir le monde. Cette quête initiatique, Camille Pépin aurait pu choisir de l’inscrire au cœur de la forêt noire. Plus proche de Debussy que des Romantiques, elle préfère cependant aux sapinières peuplées de spectres et de farfadets un écrin de verdure bordant le « temple qui fut » dont nous parle la célèbre Image de Claude de France. La luxuriance des timbres nous plonge en effet en plein cœur d’un arboretum logé dans un extraordinaire jardin japonais. Le premier mouvement traduit l’éveil de la nature et du cœur du flâneur qui s’ouvre à ses beautés. Très vite, la lumière perce les cimes des arbres et une armada d’oiseaux prend ses quartiers sous la verdure. Ebouriffée dans la volière, la musique s’anime et pépie aux quatre coins de l’orchestre. On décèle la signature de Camille Pépin dans les glissandos sur des intervalles de seconde ou de tierce et les bouffées de rythmes exhalées par les cordes. Ces ostinatos caractéristiques, qu’on retrouve notamment dans des œuvres telles que Lyra ou Indra, confèrent aux différents épisodes de l’œuvre des éclairages contrastés : piano, ils donnent l’illusion d’un temps mort tout en attisant le flux musical, maintenant de la sorte en éveil la curiosité de l’auditeur ; forte et staccato, ils acquièrent des accents tempétueux. Les dons de motoriste dont fait preuve Camille Pépin dans la plupart de ses œuvres justifient le rapprochement que beaucoup se plaisent à établir entre elle et Steve Reich. Il est vrai qu’on retrouve dans The Sound of Trees (en particulier dans les troisième et cinquième mouvements), outre quelques échos de Shaker Loops de John Adams, de vagues réminiscences de Music for 18 Musicians ou de Different Trains de Reich. Mais alors que le compositeur américain a fait de ces courroies de transmission rythmiques, animées par des procédés additifs ou de déphasage, le matériau primordial de ses œuvres, Camille Pépin attache une importance au moins aussi grande à l’harmonie -essentiellement modale-, à la variété des coloris instrumentaux et au lyrisme de ses thèmes mélodiques. C’est cette alchimie originale qui électrise les sens et fait mouche dans The Sound of Trees, comme dans la plupart de ses autres compositions. 

Par les temps qui courent, tendre l’oreille à des œuvres aussi vivifiantes que The Sound of Trees est presque une nécessité. C’est, en tout cas, un pur régal ! A long terme, l’un des principaux défis que pose à Camille Pépin sa vocation de compositrice sera d’éviter les redondances et de faire de chacune de ses partitions une œuvre qui, quoique marquée au coin de sa personnalité et de son style, n’en soit pas moins unique. L’abondance de ses talents nous permet de croire qu’elle évitera sans peine ce piège tendu à tous les artistes.

Le plaisir reste entier à l’écoute des deux dernières pages du premier recueil des Images pour piano de Debussy, transcrites pour orchestre symphonique par Camille Pépin. L’auteur du Prélude à l’après-midi d’un faune n’aurait sans doute pas désapprouvé l’orchestration inventive et parfumée de l’Hommage à Rameau, qui respecte au plus près l’esprit "grave, dans le style d’une sarabande mais sans rigueur" de l’œuvre originale, soulignant les arabesques et les jeux d’ombre et de lumière. Même réussite dans Mouvement, dont l’orchestre printanier rend parfaitement la "légèreté fantasque et précise" exigée par le compositeur. "Il faut que ça tourne dans un rythme implacable", disait Debussy à Marguerite Long à propos de cette page bucolique ; on ne s’étonne guère du fait que ce mouvement perpétuel ait séduit Camille Pépin, qui l’habille judicieusement de bourrasques confiées aux cordes et aux bois. 

Suivent, pour conclure, les deux pages de Lili Boulanger que nous avons déjà évoquées plus haut, également orchestrées par Camille Pépin. L’idée de saluer cette compositrice au talent aussi précoce que prodigieux est plus que bienvenue. Fauchée par la maladie à l’âge de 24 ans, Lili Boulanger fut la première femme à se voir décerner le très envié Prix de Rome, en 1913. D’un soir triste et D’un matin de printemps sont les dernières œuvres qu’elle parvint à coucher sur le papier sans l’aide de sa sœur Nadia (pédagogue extraordinaire qui forma plusieurs générations de compositeurs). Ces deux pages ont la particularité de partager le même thème mélodique, auquel la musicienne est parvenue à conférer des caractères totalement opposés. De la première, Lili Boulanger a laissé deux versions de chambre (l’une pour violoncelle et piano, l’autre pour trio avec piano). La seconde fut destinée dans sa version originale au violon (ou à la flûte) et au piano. La jeune femme les orchestra l’une et l’autre par la suite. Camille Pépin s’est ici employée à adapter les deux partitions à l’effectif de l’Orchestre de Picardie. Cuivres et timbales traduisent la noirceur et l’anxiété de D’un soir triste, qu’atténue heureusement, non sans mal, les quelques lueurs d’optimisme de D’un matin de printemps.

Julien Hervé et Yan Levionnois sont d’une remarquable efficacité dans The Sound of Trees. Le premier, clarinette solo de l’Orchestre Philharmonique de Rotterdam sous Valery Gergiev et Yannick Nézet-Séguin et directeur artistique de la Rotterdam Chamber Music Society, dépeint les cris d’oiseaux et les brises légères avec la même agilité que les orages, prêtant à l’œuvre des teintes tantôt lumineuses, tantôt sombres. Le second, lauréat du premier Concours Reine Elisabeth consacré au violoncelle et Premier Prix des Concours "André Navarra" et "In Memoriam Rostropovitch", n’est pas en reste : ici, il gronde et crisse dans tous les registres et lézarde fougueusement le tissu orchestral ; là, il répond avec tendresse aux arabesques suaves de la clarinette. Chatoyant, l’Orchestre de Picardie est, lui aussi, au meilleur de sa forme, alternant panache et délicatesse pour reproduire fidèlement les teintes contrastées de l’œuvre de Camille Pépin. 

L’ensemble picard dirigé par Arie van Beek interprète avec la même fraîcheur les œuvres de Boulanger et de Debussy, négligeant peut-être un peu, dans le Mouvement de ce dernier, l’échelle dynamique, inhabituelle chez Debussy, qui s’étale du triple pianissimo au triple fortissimo.

Voilà donc un voyage dont on conserve longtemps le souvenir et que l’on ne résiste pas à l’envie de refaire, encore et encore. 

Son 10 – Livret 7 – Répertoire 9 – Interprétation 10

Olivier Vrins

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.