Un après-midi sous le signe de Mozart et de Schumann

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Et voilà : c'est parti pour le 2e tour du Concours Reine Elisabeth, session piano 2016. Ayant fait la démonstration de leurs capacités techniques et de leur façon de conduire la polyphonie, les demi-finalistes sont maintenant appelés à concrétiser ces qualités dans un récital d'oeuvres du répertoire. Ils proposent deux programmes d'environ 45 minutes au choix du jury, oeuvre imposée comprise. Une nouveauté : de part et d'autre de la scène, deux grands écrans reflètent le clavier et il est très intéressant de voir la gestique de chacun, d'apprécier comment, à partir des doigtés adoptés, ils conçoivent les phrasés, organisent l'oeuvre.

need a research paper writtenLa périlleuse approche de Mozart
C'est la Coréenne Yoongi Kim qui ouvrait cette semaine des demi-finales avec le K. 467 en Ut Majeur de Mozart. Elle a 27 ans et elle a étudié à l'Université Nationale des Arts de Corée jusqu'en 2012 avant de venir étudier à Hanovre et à l'Université des Arts de Berlin où elle travaille avec Markus Groh, 1er Prix du Reine Elisabeth en 1995 et aujourd'hui membre du jury. Un Mozart tout en dentelle, aux sonorités de cristal lorgnant tout de même fort vers le style galant, obsolète dans les concertos viennois de Mozart. Elle adopte de curieux doigtés dans l'Andante ce qui en gomme l'unité et la grande arche qui la fonde. Quant au Rondo final, il roule avec virtuosité sans jamais perdre de sa sonorité de cristal. Yoongi Kim a écrit elle-même les deux cadences.
Dans la mesure où l'Orchestre Royal de Chambre de Wallonie est amené à jouer encore 23 fois des Concertos de Mozart, les pupitres de cors pourraient-ils veiller non seulement à la justesse, mais surtout à l'intensité sonore car on croirait parfois entendre un concerto pour cor et piano.

Pisareva_NadezdaNadezda Pisareva se présentait ensuite. Elle est Russe et âgée de 29 ans. Après des études au Conservatoire de Moscou, elle est venue à la Chapelle Musicale où elle a travaillé un an avec Abdel Rahman El Bacha pour rejoindre ensuite l'Université des Arts de Berlin où elle travaille avec Klaus Hellwig. Elle a choisi le "Concerto du Couronnement", le n° 26 K. 537 que nous n'entendrons que deux fois cette semaine. Elle semble dominée par le trac dans le premier mouvement : quelques appoggiatures ratées, des traits qui se suivent sans respiration; en fait, elle semble peu concernée et les sonorités relèvent plus de Tchaikovski que de Mozart. Le ton change dans le Larghetto d'une grande beauté, d'une belle concentration : chaleur, poésie... serait-ce du fait que là, l'orchestre intervient peu ? L'allegretto final est virtuose, qualité dont elle s'acquitte sans problème. Elle aussi a écrit la seule cadence du premier mouvement.

Sous le signe du "Phantasieren" schumannien
La deuxième partie de l'après-midi était consacrée aux récitals. Les deux demi-finalistes avaient proposé chacun un programme comprenant une oeuvre de Schumann et c'est celui-ci que choisit le jury. Ce choix est-il lié à la présence dans le jury d'Elisso Virsaladze, spécialiste du compositeur ? De plus, les deux oeuvres proposées sont placées sous le signe du Phantasieren -si fusionnel avec l'ADN du compositeur- puisqu'il s'agit des Kreisleriana op. 17 et des Fantasiestücke op. 12, tous deux composés de huit pièces de caractère.

Han_Chi-HoChi Ho Han est né en Corée en 1992 et, dès l'âge de 16 ans, il a rejoint l'Allemagne où il travaille aujourd'hui avec Arie Vardi à la Musik Hochschule de Hanovre. C'est à lui que revenait la création de l'oeuvre imposée en demi-finales, Tears of the Lights de Fabian Fiorini dont vous pouvez lire l'interview sur ce site. Il est difficile de se prononcer sur une oeuvre que l'on entend pour la première fois, d'autant plus que les deux interprétations entendues cet après-midi étaient déjà fort différentes, le second demi-finaliste la prenant à la moitié du tempo et dégageant une tout autre atmosphère que le premier. Des nouvelles donc dans peu de temps... Chi Ho Han proposait le 17e Nocturne en si majeur op. 61/2 de Chopin, une pièce poétique et intimiste que le jeune pianiste proposait avec délectation. Suivaient les Kreisleriana où il se révèle à la fois poète et virtuose dans ces huit pièces qui trouvent chacune ici leur caractère qu'il investit totalement, le "Fantasque" du Chat Murr, l'audace ou l'extase sont bien cadrés mais sans aucune rigidité; Chi Ho Han possède aussi de l'endurance car toutes ces qualités sont toujours présentes en fin de ce long parcours.

Jittakarn_SanSan Jittakarn est thaïlandais. A ma connaissance, c'est le premier Thaïlandais que nous connaissons au Concours Reine Elisabeth. Et c'est une personnalité. Il a 24 ans et, en 2012, il a rejoint le Conservatoire de musique d’Oberlin. Vous connaissez  ce Conservatoire? Moi pas. Un petit tour par Google et voici : le Conservatoire de musique d’Oberlin est une école de musique fondée en 1865 à Oberlin (Ohio) par George Allen, un élève de Robert Schumann à Leipzig. C’est le plus ancien conservatoire en fonctionnement continu aux États-Unis. Il y a travaillé avec Monique Duphil et aujourd'hui, il travaille à la Juilliard School avec Hung-Kuan Chen et Jerome Lowenthal. Dès l'abord, on se rend compte que San Jittakarn dispose d'un tempo existentiel lorgnant vers le "lent", ce qu'il nous donne à entendre dès l'imposé et dans la Toccata de Prokofiev qu'il joue sur la pointe des pieds dans une vision impressionniste. Pas de barbarisme ici, pas de pulsation marquée. Est-ce de bon aloi ?
Par contre, la personnalité de San Jittarkarn pouvait pleinement s'exprimer dans les Fantasiestücke op. 12 de Schumann, ces huit pièces de caractère qui, contrairement aux Kreisleriana qui forment un tout, peuvent être jouées séparément. On les retrouve d'ailleurs souvent en "bis" de récitals. Le jeune pianiste se moule en chacun d'elle, en délivre toute la poésie en coloriste sculptant chaque instant avec une sonorité toujours pleine et lumineuse; peut-être pourrait-il en varier davantage les nuances. Quelques minimes petits accrocs n'entachent pas cette belle poésie. Un très beau moment de musique.
Bernadette Beyne
Flagey, le 9 mai après-midi

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