Un hommage hollandais à trois compositeurs français du XXe siècle 

par

Couleurs de France. Jacques Castérède (1926-2014) : Prélude et fugue pour cordes ; Concerto pour piano et orchestre à cordes. André Jolivet (1905-1974) : Symphonie pour cordes. Daniel-Lesur (1908-2002) : Sérénade pour cordes. Paolo Giacometti, piano ; Ciconia Consort - The Hague String Orchestra, direction Dick van Gasteren. 2025. Notice en anglais.73’ 12’’. Brilliant 97408.

Fondé en 2012 par Dick van Gasteren (°1946) et établi à La Haye, le Ciconia Consort est un orchestre à cordes d’une vingtaine de musiciens qui se produit souvent dans la Nieuwe Kerk de la cité hollandaise. Il a développé son activité vers divers répertoires, avec une attirance particulière pour les derniers romantiques et les compositeurs du XXe siècle, créant aussi des partitions en première mondiale, dont, en toute logique, de compositeurs hollandais. Pour le label Brilliant, le Ciconia Consort a enregistré plusieurs albums, dont celui qui s’intitulait, en 2018, French Music for String Orchestra. On y retrouvait des pages de Saint-Saëns, Honegger, Koechlin, Lekeu (qui est Belge, faut-il le rappeler ?) et déjà, la Symphonie n° 1 pour cordes de Castérède, créateur trop peu fréquenté, que nous retrouvons à l’affiche de ce nouvel album « Couleurs de France », gravé en avril 2025 à Schiedam, cité proche de Rotterdam.

Jacques Castérède, donc, en tête d’affiche, avec deux partitions.  Formé au Conservatoire de Paris, où il eut notamment, comme professeurs, Olivier Messiaen pour l’analyse et l’esthétique et Tony Aubin pour la composition, ce jeune Parisien d’origine est gratifié en 1953 d’un Grand Prix de Rome pour une cantate, La Boîte à Pandore, ce qui lui permet de faire un séjour dans la capitale italienne de 1954 à 1958. Pianiste virtuose qui se produit dans le monde entier, il se consacre à l’enseignement au Conservatoire de Paris, pendant plus de vingt ans, et sera même appelé en Chine, en 1988, pour y donner des cours de composition. Son œuvre assez vaste, qui comprend de la musique de scène, pour orchestre, chorale, vocale et de chambre, est trop peu présente au disque, sauf dans des albums à programme multiple. On rappellera ses rares Liturgies de la vie et de la mort, couplées à Trois Visions de l’Apocalypse et au Psaume VIII (REM, 1992). Castérède a composé son Prélude et Fugue pour cordes (1960) dans une forme baroque traditionnelle, avec un Prélude à la manière d’une ouverture à la française et une Fugue qui se déroule dans un climat spirituel. Son Concerto pour piano et cordes (1954), une commande du Festival d’Aix-en-Provence où il le créa lui-même sous la direction de Hans Rosbaud, s’inscrit dans la tradition française. Il s’ouvre par une conversation pastorale, que n’aurait pas désavouée César Franck, entre le soliste et l’orchestre, suivie par un Scherzo où l’on trouve des échos de Saint-Saëns et de son Aquarium du Carnaval des animaux. Un nocturne aux accents romantiques précède un Rondo final à la manière de Francis Poulenc. Un concerto séduisant et élégant que le pianiste milanais Palo Giacometti (°1970) joue avec aisance, de façon expressive.  

Lorsque Castérède créa son concerto à Aix le 18 juillet 1954, figurait aussi à l’affiche du concert la Sérénade pour cordes de Daniel-Lesur, que l’on retrouve ici. Cette œuvre d’un petit quart d’heure est dédiée à Maurice Ohana, qui avait étudié le contrepoint avec lui à la Schola Cantorum et constitué un duo de piano. De son vrai nom Daniel Jean Yves Lesur, le Parisien Daniel-Lesur avait étudié l’orgue et la composition avec Charles Tournemire ; il devint organiste titulaire de l’abbaye bénédictine de Paris, cofonda le groupe Jeune France avec Messiaen, Jolivet et Yves Beaudrier, et fut directeur de la Schola Cantorum. Il a laissé lui aussi un catalogue varié, trop peu fréquenté. Sa Sérénade néoclassique s’ouvre par un Allegretto dynamique, qui rappelle La Création du monde de Milhaud et évoque l’Espagne de façon colorée. Un Adagio, au sein duquel un solo pour violoncelle est inséré, est de caractère lyrique. L’Allegro deciso final, basé sur une danses folklorique pyrénéenne, se révèle plein d’énergie.

Au programme, figure encore la Symphonie pour cordes (1961) d’André Jolivet qui achevait, deux ans auparavant, son mandat de directeur musical de la Comédie-Française et était alors conseiller technique à la Direction générale des Arts et des Lettres. Cette commande de la radio et télévision française fut créée par Manuel Rosenthal à la tête de l’Orchestre national de l’ORTF. Trois mouvements portent des intitulés inhabituels. Farouche, le premier, de forme sonate, inscrit dans son développement une chaconne de style baroque. Le lyrisme, la polyphonie et les variations de rythme animent le deuxième mouvement, Flottant, avant qu’un Trépidant, lui aussi de forme sonate, propose un effet col legno, puis des rythmes syncopés, une énergie quelque peu dissonante couronnant le tout. La formation hollandaise retrouve ici l’esprit que l’on apprécia jadis dans la version de Mark Foster à la tête de membres de l’Orchestre des Pays de Savoie (Timpani, 1994).

Le Ciconia Consort, dont on soulignera la cohérence et la capacité de caractérisation de ces pages françaises, en propose une version soignée et marquée par le raffinement. Les cordes sont souples, vibrantes, intenses ou chaleureuses tout au long de ce programme peu courant, qui mérite une attention particulière. 

Son : 8,5    Notice : 10    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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