Un ténor éclectique : Piotr Beczala

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Pour le deuxième récital de sa saison, le Grand-Théâtre de Genève invite le ténor polonais Piotr Beczala dont on a abondamment parlé l’été dernier puisque, à quelques jours de la première, il a remplacé, à Bayreuth, Roberto Alagna dans le rôle de Lohengrin. Dans la cité lémanique, il n’a été affiché qu’une seule fois pour camper brièvement le Chanteur italien du Rosenkavalier lors de la saison 1998-99 ; et vendredi dernier, le 16 novembre, il a donc paru à l’Opéra des Nations dans un programme bien conçu, mettant en perspective Schumann et la musique slave, en dialoguant avec ce remarquable accompagnateur qu’est le pianiste autrichien Helmut Deutsch, régulièrement présent en ces lieux.

La soirée débute par le cycle ô combien célèbre Dichterliebe que Robert Schumann composa en 1840. Sur le canevas extrêmement nuancé qu’élabore le clavier, la voix mûre d’un artiste, qui a un peu plus de cinquante ans, égrène, dans un pianissimo clair tout en ouvrant le son par moments, Im wunderschönen Monat Mai ; et son articulation parfaite lui permet de détailler dans la rapidité Die Rose, die Lilie, die Taube, die Sonne. De tristes demi-teintes nimbent Wenn ich deine Augen seh’ et « Hör’ich das Liedchen klingen », tout en émouvante intériorité. Par contre, c’est une gaillarde bonhommie qui emporte Ein Jüngling liebt ein Mädchen, alors que le son est caressé dans Ich hab‘ im Traum geweinet, même détimbré dans Allnächtlich im Traume. Et la déclamation péremptoire dans Im Rhein, im heiligen Ströme, Die alten bösen Lieder ou même Ich grolle nicht, trop souvent aboyé, se pare ici de furtives inflexions mélancoliques.

En seconde partie, le chanteur révèle la musique de l’un de ses compatriotes, Mieczyslaw Karlowicz (1876-1909), mort à trente-trois ans, emporté par une avalanche dans les Monts Tatras. Ayant acquis une certaine notoriété grâce à sa production symphonique, il a écrit aussi une vingtaine de mélodies dont sept ont été retenues pour ce programme car elles cultivent tour à tour les éclats héroïques, la passion amoureuse, la chanson populaire. Mais c’est surtout l’op.1 n.5, Je me souviens du jour silencieux, qui nous émeut, tant l’aigu est filé pour laisser affleurer une nostalgie à vous tirer les larmes. Par rapport à cette découverte, un cahier beaucoup plus célèbre comme les Mélodies tziganes op.55 d’Antonin Dvorak touchent peu, car le declamato stentoréen bute sur l’instabilité rythmique des deux premiers numéros, finalement stabilisés par le legato du troisième. Mais la faconde extérieure qui pourrait convenir à un air d’opéra dramatique doit-elle dénaturer une romance intimiste comme le fameux Lorsque ma mère me chantait une chanson ? Un bien meilleur sort est réservé à quatre pages de Sergey Rakhmaninov car elles évoquent à fleur de lèvres Les lilas ou Le rêve, tout en se laissant emporter par la fougue dans Ma belle, ne dis plus tout bas et par le lyrisme généreux dans Les eaux du printemps.

Face à de tonitruants applaudissements, le chanteur et son pianiste offrent d’abord le trop galvaudé Lied d’Ossian au troisième acte de Werther, aux contrastes dynamiques fortement accusés, et une mélodie de Stanislaw Moniuszko, absolument exemplaire !

Paul-André Demierre

Genève, Opéra des Nations, le 15 novembre 2018

 

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