Version primitive de L’Art de la Fugue : autour d’un consort de violes, un labyrinthe d’archaïsme éclairé par une lumière d’éternité

par https://www.brunobarbatomedicali.it/

Johann Sebastian BACH (1685-1750) : Die Kunst der Fuge BWV 1080. Alberto Rasi, Accademia Strumentale Italiana. Livret en anglais. Septembre 2019. TT 68’24. Challenge Classics, CC72842.

Imaginez-vous comment cette mouture de L’Art de la Fugue peut se loger sur un seul CD ? Ne craignez pas une exécution frénétique qui profanerait le temple. En fait, il s’agit de la partition autographe (Mus. ms P 200, Staatsbibliothek Berlin) qui présente un moindre nombre de pièces que l’état de 1751-52 (celui qu’on a coutume d’entendre), lequel inclut les Contrapuncti 4, 10 et deux Canons ici absents. La différence concerne autant la taille du corpus que son ordonnancement : par degré croissant de difficulté et de perfection ? -une sorte de Gradus ad Parnassum, comme le suggère Luca Gugliemi dans le livret, très érudit (22 pages !). Même s’il ne tarit pas les supputations des musicologues quant à une éventuelle incomplétude de ce labyrinthe ésotérique, le cadastre de la version primitive répond à un fascinant jeu de correspondances numérologiques, dont la « gématrie » est illustrée en page 6. Outre les qualités strictement musicales de l’œuvre, on ne peut qu’être frappé par l’ingéniosité de Bach, multipliant jusqu’à la prouesse les champs de défis conceptuels. Et qui paraphe la légendaire abstraction de ces exercices. En tout cas, face aux habitudes d’écoute, cet album veut opérer une révolution copernicienne, une tabula rasa refondée sur la alte Fassung expurgée des interventions posthumes considérées comme apocryphes. 

Plus encore que le débat sur l’inachèvement du Contrapunctus XIX, la question de la destination instrumentale se livre à toutes les conjectures. Les thèses en faveur du clavier (dont celle de Gustav Leonhardt en 1952) semblent faire consensus, sans trancher le choix de l’instrument ! Clavecin, clavicorde, fortepiano ? Même une exécution à l’orgue (rappelons-nous que l’enregistrement de Glenn Gould avait opté non pour le piano mais pour les tuyaux !) suscite des gageures quand on confie les voix graves au pédalier. En tout cas, cette doxa n’a pas empêché les « orchestrations » (Wolfgang Graeser, Roger Vuataz…) ni les formatages pour quatuors à cordes (les Juilliard chez CBS, les Emerson chez DG…), ou divers attelages (bois, cuivres, saxophones…)

La version originale qui nous occupe ici avait déjà été abordée au clavecin (Kenneth Gilbert, le pionnier, Sébastien Guillot, Bob van Asperen…), et à l’orgue (Ullrich Böhme à Ottobeuren). Les meilleurs témoignages pour ensembles baroques comptent bien sûr Reinhard Goebel (Archiv, lucide et géomètre) et Hespérion XX (Astrée, plus archaïsant). L’Accademia Strumentale Italiana opte pour un consort de violes (à l’instar de Fretwork chez Harmonia Mundi, et Les Voix Humaines chez Atma) surmonté d’un violon, et conforté par un petit orgue de chambre qui s’octroie en soliste certaines pièces. Nos souvenirs ne laissent émerger d’autre enregistrement de la version primitive pour une telle formation : sous réserve d’inventaire car le disque n’en revendique rien, il s’agirait donc ici d’une première ! Une telle alternative s’argumente dans le livret, rappelant entre autres les préconisations de François Roberday qui ouvrait ses Fugues et Caprices pour orgue (1660) à une configuration poly-instrumentale qui en ferait ressortir les voix. 

L’incorporation d’un violon permet d’éclairer le contrepoint, sans jurer sur la cohésion des teintes, l’incorporation d’un orgue permet d’étoffer les lignes sans compromettre leur netteté. En ce sens, le panel ici réuni semble optimal. Les tempi restent certes prudents (propices à la mélancolie : Canon per augmentationem), mais pleinement habités, et aiguillonnés par une vivacité du trait, une exfoliation de textures (ici duvet, là fines barbelures) qui incessamment captivent. Étant dit que la Fuga rectus, gainée à une allure trépidante, atteste le potentiel de virtuosité de l’équipe de Vérone. « Chez Bach l’harmonie commande souverainement la polyphonie (le contraire de ce que tout le monde affirme) » proclamait Roger Vuataz dans une interview pour la Revue Musicale Romande (novembre 1960). Au-delà de l’admirable canevas que nous tisse l’Accademia, c’est bien la couleur harmonique, puisée à la science et à l’âme du Cantor, qui semble avoir inspiré cette interprétation fascinante et en dicte les phrasés, les rythmes, les conduites. Comment imaginer lecture mieux respirante (Fuga inversa pet augmentationem et diminutionem, quelle délicate chorégraphie, quel oxygène !) ?, nimbée de subtils affects, et qui ramène l’humain au cœur de la rhétorique. Évidemment la vêture peut sembler austère ; la potion, chrême d’un autre âge. Mais quelle émotion se dégage de ce parchemin ainsi réenchanté ! Autant de tranches de vie, fragiles et colossales, rachetées à l’éternité de ce monument de la pensée occidentale.

Christophe Steyne

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

 

 

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