Ballet de la Nuit aux Champs-Élysées

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La Fronde vaincue, au printemps 1653, Mazarin fait donner un divertissement royal fastueux afin de glorifier l’accession au pouvoir du jeune Louis XIV âgé de quinze ans. Un événement qui marquera les esprits du temps et la postérité. Confié à l’élégant poète Isaac de Benserade, le livret du Ballet de la Nuit, en quatre « Veilles », quarante-cinq  Entrées (courts ballets où le roi danse à quatre reprises aux côtés des princes, chorégraphes et musiciens), tente de dire l’univers dans sa complexité à travers épisodes mythologiques, chevaleresques, populaires. Tous les genres sont convoqués, depuis les ballets jusqu’aux épisodes grotesques, apparitions de monstres, sorcières, pastorales, tempêtes, le tout devant les perspectives monumentales dessinées par Torelli. Ces décors, le texte intégral, les costumes nous sont connus. De la partition composite due à Cambefort, Boësset, Lambert et quelques autres dont Lully peut-être, il reste la partie de premier violon et la musique vocale.

A partir de là, le chef d’orchestre Sébastien Daucé et la chorégraphe metteur en scène Francesca Lattuada ont sélectionné certains éléments pour élaborer un spectacle en quatre parties. La moitié en est empruntée à deux opéras -L’Orfeo de Luigi Rossi (1647) importé d’Italie six années plus tôt et Ercole amante (Hercule amoureux) de Cavalli qui célébrera le couronnement dix ans plus tard. Ce recyclage n’est guère vraisemblable car il coïncide avec le rejet de l’influence italienne que seul Lully parviendra à acclimater au goût  français. Par ailleurs, le contraste stylistique France-Italie est souligné par l’orchestration du reste de l’œuvre, assez timide (beaucoup d’unisson chez les cordes notamment) et linéaire.

Conçue par nature pour la danse, la musique propulse une mise en scène onirique précédée, depuis sa création en 2017, d’une flatteuse réputation. Par fragments, plans fixes, ralentis ou accélérés, elle convoque des stéréotypes contemporains (costumes masculins, travestis, surréalisme, cirque, music-hall ou réminiscences religieuses). Au ballet en tant que tel, se substitue une succession d’exploits acrobatiques d’une fluidité  époustouflante. Le vocabulaire chorégraphique, inspiré notamment de Pina Baush et Carolyn Carlson, fait appel à un nombre de figures limité -courses latérales, pyramides-totem humains suivies de chutes, rotations et déambulations au ralenti. Les solistes et le chœur font le plus souvent face au public ondulant des bras et des hanches. Au roi nu, hiératique ou inerte comme dans une déposition de Croix (Sean Patrice Mombruno, Français d’origine africaine) répondent les culs-de-jatte en manteau d’hermine couronnés de papier doré.

 Artiste médiumnique, Francesca Lattuada, assistée d’Olivier Charpentier et Bruno Fatalot pour les costumes, a -en réalité- mis en scène la tragédie du XXIe siècle. Perspectives d’Infini remplacées par des plans unidimensionnels (plus flatteurs à l’écran qu’à la scène), disparition de la lumière, fascination-négation de la mort, inversion des symboles, exhibition du corps perdu dans sa propre contemplation (aux antipodes du XVIIe où la démonstration corporelle a un sens radicalement opposé ; cf. Beaussant ou Petitfils).

 Le chant et les petits ensembles en particulier prodiguent des instants ravissants portés par une diction irréprochable et une direction d’orchestre pleine de tact. La distribution laisse néanmoins certains chanteurs un peu en retrait faute de projection ou en raison de timbres monochromes parfois coruscants. Côté orchestral, on espérait de l’Ensemble Correspondances ce capiteux tapis de violons musqués par l’éclat des hautbois tellement célébré au Grand Siècle qu’il fit la renommée du « son français » dans toute l’Europe. Mais, en dépit d’un enthousiasme et d’une endurance incontestables, l’âpreté des cordes au modelé parfois sommaire, des phrasés  instrumentaux un peu raides ne lui rendent guère justice (sous réserve de la « spatialisation sonore » de la salle).

 Quant au « second degré », à la commedia dell’ arte, à la capacité de rire de soi (Molière est en coulisse) ou de s’amuser -les facéties de Lully faisait s’étouffer de rire le roi- la mise en scène nous dit qu’elle a fui notre temps.

Bénédicte Palaux Simonnet

Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 7 octobre 2020

Crédits photographiques : Vincent Pontet

Un commentaire

  1. Avatar
    Katherine Marcadet

    Spectacle ébouriffant. La troupe circassienne et les artistes lyriques assurent avec brio. Mais il semble que les procédés scéniques et chorégraphiques sombrent parfois dans une faille spatio-temporelle temporelle qui peine à nous transporter.

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