Schubertiades au sommet

par
Goerne Andsnes

Pouvoir entendre les trois grand cycles de lieder de Schubert en l’espace de quatre jours à peine, c’est déjà une aubaine. Mais être témoin de la fabuleuse interprétation qu’en donnèrent en ce début février Matthias Goerne et Leif Ove Andsnes, c’est plus qu’un cadeau – c’est un privilège.

Très logiquement, les interprètent abordèrent les cycles dans l’ordre chronologique, en commençant par La Belle Meunière. L’honnêteté oblige à dire que dans les premiers lieder du cycle, le baryton allemand ne parut pas dans sa meilleure forme: légèrement enroué, la voix certainement pas de velours (ceci explique cela), le phrasé un peu haché, les passages de registre par moments laborieux. Mais passés les trois ou quatre premiers lieder du cycle qui lui servirent un peu d’échauffement, le chanteur se montra dans de bien meilleures dispositions. Même s’il fut élève de Dietrich Fischer-Dieskau, Goerne n’en est en rien une copie. Plutôt que par une voix exceptionnelle (même si elle est très belle), c’est surtout par sa sincérité qu’il convainc: à l’écouter, il ne raconte pas l’histoire des amours malheureuses du meunier, il la vit. Et cette impression est encore renforcée par la façon dont il se tient sur scène, à mille lieues du style réservé voire compassé de certains chanteurs qui estiment que c’est à la voix de tout exprimer dans la mélodie. Chez lui, non seulement l’effort physique du chant est visible, mais c’est tout le corps qui participe à l’expression: d’une agilité surprenante en dépit de sa masse impressionnante, l’interprète se tourne fréquemment sur les côtés, plie les genoux ou se dresse sur la pointe des pieds sans que cela ne paraisse jamais maniéré ou excessif. Et quels trésors d’expression ne sait-il déployer comme, pour ne prendre qu’un exemple, dans cette phrase « O Bächlein meiner Liebe » (Der Neugierige) qui déchire le coeur, ou l’accent mis sur le mot Dein dans la phrase « Dein ist mein Herz » de Ungeduld. Et comme il fait montre d’une admirable ligne de chant dans la phrase introductive de Tränenregen. Et avec quelle véhémence ne dépeint-il pas l’amoureux jaloux dans Eifersucht und Stolz? On peut comprendre que collaborer avec un tel talent tente les plus grands solistes, et, dans les si riches parties de piano de Schubert, Andsnes se montra d’un bout à l’autre des trois soirées véritablement admirable. Le mélange de profondeur et de sobriété du pianiste norvégien est une merveille, et la façon dont il tire des couleurs inhabituellement sombres du Steinway du Palais des Beaux-Arts l’est tout autant.
La deuxième soirée de la trilogie fut sans doute la plus belle, le chanteur se présentant-peine de possession de ses moyens vocaux, sans parler de sa diction impeccable, et avec pour compagnon un Andsnes parfait, dans un Voyage d’hiver qui sortait de l’ordinaire par une approche inhabituellement véhémente (mais jamais au détriment de la ligne de chant), voire à certains moments carrément expressionniste, comme dans la phrase « Main Herz est wie erstorben » de Erstarrung, où l’on sent comme jamais la brûlure de l’amour malheureux. En fait, Goerne n’est pas ici un narrateur qui conterait l’histoire d’un amour malheureux, mais en est la victime déchirée, bouleversante, et parfois amère (comme dans la fin de Frühlingstraum). Magnifique et bouleversante version de ce chef-d’oeuvre —au point qu’on s’étonne d’entendre le public applaudir au quart de tour au moment où l’on voudrait se remettre de ses émotions- qui valut un triomphe mérité aux interprètes.
Pour la dernière soirée, compte tenu aussi de la relative brièveté du Schwanengesang, Andsnes ouvrit le concert par une très belle interprétation des Trois Klavierstücke, D. 946 où, dans l’Allegretto en mi bémol majeur surtout, il fit preuve d’une émouvante simplicité et d’un touchant dépouillement dans la pureté du chant auquel il donna de doux airs de nostalgie dans de belles sonorités remarquablement travaillées. Les remarques émises pour les deux premiers cycles valent, bien sûr, tout autant pour ce Chant du cygne posthume. Le célèbre Ständchen n’avait ici rien de sucré ou de sentimental, et les lieder sur textes de Heine furent rendus avec une tristesse et une lassitude extraordinairement prenantes, surtout Der Doppelgänger qu’Andsnes termina par des accords conclusifs comme désincarnés. Même si pianiste et chanteur avaient décidé de ne pas donner à entendre le lied conclusif, Die Taubenpost, estimant sans doute sa légèreté hors de propos, le public y eut quand même droit à titre de bis.
Patrice Lieberman
Bruxelles, Bozar, les 1, 3 et 4 février 2017

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