Sviridov : archéologie orchestrale

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Georgy Sviridov (1915-1998) : Œuvres orchestrales : La Tempête de neige (1974) ; Musique pour orchestre de chambre (1964) ; Petit triptyque (1964) ; Temps, en avant ! (1967). Œuvres chorales : Cinq chœurs sur des paroles de poètes russes (1958) ; Nuages nocturnes (1979) ; Trois Chœurs pour la musique de la tragédie « Tsar Fyodor Ioannovich » d’Alexeï Tolstoï (1973) ; Cantate du printemps (1972). Orchestre symphonique de la Radio de Moscou, direction : Vladimir Fedoseyev et Gennady Rozhdestvensky ; Orchestre de chambre de Moscou, direction Rudolf Barshaï; Chœurs Glinka de l’Académie de Leningrad, Choeurs Yurlov, solistes divers. 2019. Livret en russe et en anglais. 76.14 et 61.43. 2 CD Melodiya MEL 10 02571.

Né en 1915 à Fatèje dans la province de Koursk proche de la frontière ukrainienne, orphelin de père dès l’âge de 4 ans, Georgy Vasilevitch Sviridov montre très vite des dispositions musicales : il joue de la balalaïka et fait partie d’un orchestre populaire local. Ses dons le conduisent à l’Académie centrale de Leningrad, puis au Conservatoire de la ville où il compte Dimitri Shostakovitch parmi ses professeurs pour la composition et Maria Yudina pour le piano. Ses premières partitions, notamment des romances lyriques, subissent l’influence des romantiques allemands dont il va se dégager pour se tourner vers une écriture typiquement russe, enrichie de mélodies populaires aux accents nationaux. Après quelques essais orchestraux, il s’oriente résolument vers les pages chorales, dont il se fait une spécialité ; elles le rendront très populaire. Bien ancré dans la ligne imposée par le pouvoir soviétique, Sviridov se verra gratifié de nombreuses distinctions : Prix Staline en 1945, Prix Lénine en 1960 pour son Oratorio pathétique qui s’inspire de poèmes de Maïakowski sur la guerre civile, Prix d’Etat d’URSS, Président de l’Union des compositeurs de la République de Russie pendant cinq ans, Artiste du Peuple et même… un astéroïde qui porte son nom ! 

Le label Melodiya, dont les archives nous offrent ces derniers temps de précieux documents, propose un panorama représentatif de l’art de Sviridov en deux CD bien partagés. Le premier est consacré à des partitions pour orchestre ou ensemble de chambre. Temps, en avant !, composé en 1967, était bien connu de tous les Soviétiques car son thème musical avait été choisi pour ouvrir le journal télévisé de la chaîne Vremia. Destinée à illustrer un film qui célébrait les 50 ans de la Révolution, cette suite rythmée et colorée, avec effets de percussion vigoureux, est interprétée avec conviction par le Symphonique de la Radio de Moscou sous la direction emphatique de Vladimir Fedoseyev, qui emmène la même phalange dans La Tempête de neige de 1974, d’après la nouvelle éponyme de Pouchkine. Il s’agit de neuf illustrations musicales aux mélodies simples et harmonieuses qui montrent que Sviridov est encore imprégné du romantisme et du souvenir des envolées de Tchaïkowski. En 2013, Melodiya avait déjà publié cette Tempête, mais elle était alors couplée avec le concerto pour chœurs La Couronne de Pouchkine, des mélodies épiques et lyriques à la fois, qui tressaient un portrait du grand poète national avec des contrastes inspirés. On peut regretter qu’à la place de cette dizaine de tableaux, on entende ici deux partitions de moindre intérêt. Barshaï et Rozhdestvensky ne sont pas en cause, ils défendent noblement la Musique de chambre et le Petit triptyque avec un bel élan, que l’on a du mal à partager. 

Le deuxième CD est voué à la musique chorale à laquelle Sviridov a insufflé toute son énergie créatrice. Il faut reconnaître au compositeur la faculté de bien choisir ses écrivains. On retrouve ici Gogol, Essénine, Orlov, Alexander Blok, Alexeï Tolstoï ou encore Nekrasov ; dans d’autres compositions, il osera même Pasternak. Dans les deux cycles de chœurs de 1958 et 1973 ou dans les cantates Nuages nocturnes de 1958 et Le Printemps de 1972, Sviridov confirme qu’il a le sens de la mélodie, de la tradition et du souvenir du passé, mais aussi et surtout de la grandiloquence accrocheuse qui ressemble souvent à ce qu’attend le pouvoir en place. Le compositeur peut se révéler habile dans son ornementation, dans le choix de couleurs nuancées, et il arrive parfois à mettre en valeur des textes plus satiriques ou à consonance sociale. Mais il est bien le certain reflet d’une époque. Il ne faut pas comparer le corpus de l’œuvre de Sviridov avec celui d’autres contemporains, meurtris par le rejet de leurs créations, mais plutôt le considérer dans la ligne d’un formalisme que le compositeur abandonne trop rarement et dans lequel il a trouvé sa voie. On ne peut s’empêcher de penser que son inspiration, dans un autre contexte, aurait pu s’épanouir davantage.  

Son : 8   Livret : 8  Répertoire : 6   Interprétation : 8

Jean Lacroix  

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