5 albums pour passer la semaine : redécouvertes françaises et Haydn parisien
1. Debussy : Images, Estampes, Masques, Le martyre de saint Sébastien — Alice Ader
Claude Debussy (1862-1918) : Images, livres I et II ; Estampes ; Masques ; Hommage à Haydn ; Berceuse héroïque ; Le martyre de saint Sébastien (arr. Caplet pour piano). Alice Ader, piano. Warner Classics / Erato, 2026.
On accueille avec un bonheur tout particulier la réapparition en formule digitale de cette gravure Debussy d'Alice Ader, l'une des pianistes les plus sous-estimées de notre époque. La discographie française a ses injustices, et celle-ci en est une parmi les plus tenaces : voilà une artiste dont l'intelligence du clavier — nourrie d'une longue fréquentation de Debussy, de Ravel, de Fauré, et d'un compagnonnage intellectuel avec le répertoire français du premier XXe siècle — n'a jamais reçu l'écho médiatique qu'elle mérite, alors même que ses lectures comptent parmi les plus authentiquement musicales du répertoire. Ce programme rassemble les pages pianistiques essentielles des années 1900-1915 et intègre, élément précieux, l'arrangement Caplet du Martyre de saint Sébastien — partition rare au disque, où toute l'étrangeté mystique du Mystère de D'Annunzio passe au filtre du clavier. Le toucher d'Alice Ader y conjugue clarté harmonique et profondeur narrative ; les Images du livre II, en particulier, atteignent dans Cloches à travers les feuilles une densité méditative qui justifie à elle seule de redécouvrir cet enregistrement. À écouter, et à faire écouter.
2. Mel Bonis : Orchestral Works — BBC Scottish Symphony Orchestra, Rumon Gamba

Mel Bonis (1858-1937) : Trois Femmes de légende (Ophélie, Salomé, Le songe de Cléopâtre) ; Suite en forme de valses ; Suite orientale ; Trois Danses ; Le chat sur le toit ; Noël de la Vierge Marie ; Danse sacrée ; Les Gitanos (arr. Gauwin). Elizabeth Watts, soprano ; BBC Scottish Symphony Orchestra ; Rumon Gamba, direction. Chandos, 2026.
Le travail de réhabilitation autour de Mel Bonis avance désormais sans plus avoir besoin de plaidoyer : la musique parle. Chandos et Rumon Gamba — qui mènent depuis vingt ans une politique éditoriale exemplaire en matière de répertoire orchestral oublié — offrent ici l'un des panoramas les plus convaincants à ce jour de l'écriture symphonique de la compositrice française. Les Trois Femmes de légende, en particulier, révèlent une dramaturgie orchestrale d'une finesse rare, à mi-chemin entre Massenet et le premier Debussy. Elizabeth Watts apporte aux deux pages avec voix une présence très juste. Le BBC Scottish Symphony Orchestra, dans son meilleur jour, donne à ces partitions la générosité de timbre qu'elles méritent. À placer sans hésiter aux côtés des Lili Boulanger et Augusta Holmès du label.

3. Philippe Manoury : Zeitlauf — Ensemble Intercontemporain, Peter Eötvös
Philippe Manoury (né en 1952) : Zeitlauf, pour douze voix mixtes, instruments, percussions et bande magnétique (1982). Groupe Vocal de France ; Ensemble Intercontemporain ; Peter Eötvös, direction. Warner Classics / Erato, 2026.
Réédition événement : Zeitlauf, l'une des partitions matricielles de Manoury, retrouve enfin une présence catalogue. Composée à l'orée des années 1980 dans le sillage des travaux IRCAM, l'œuvre déploie en treize sections une réflexion sur le temps musical — « le cours du temps » en français, « Zeitlauf » en allemand — qui mêle textes de Brunner et Lichtenberg, écriture vocale complexe et électronique encore artisanale. La direction de Peter Eötvös, qui fut l'interprète privilégié de cette génération, garde toute son autorité architecturale : on entend la construction se déployer avec une netteté que peu de gravures ultérieures auront retrouvée. Document historique autant que partition vivante — précieux à l'heure où la création des années 1980 fait, elle aussi, son entrée au patrimoine.

4. Haydn : Late Symphonies, Vol. 5 — Danish Chamber Orchestra, Ádám Fischer
Joseph Haydn (1732-1809) : Symphonies n° 84 en mi bémol majeur, n° 85 en si bémol majeur « La Reine », n° 86 en ré majeur. Danish Chamber Orchestra ; Ádám Fischer, direction. Naxos, 2026.
Ádám Fischer poursuit son intégrale haydnienne avec le Danish Chamber Orchestra, et le cinquième volume nous mène au cœur des Symphonies parisiennes — celles que Haydn composa en 1785-1786 pour le Concert de la Loge Olympique. Le chef hongrois, qui aura passé une grande partie de sa carrière dans la fréquentation de ce compositeur, livre des lectures d'une élégance désarmante : pas d'effets, pas de surenchère, simplement une justesse de proportions et une vivacité de phrasé qui rendent à Haydn sa fonction première — plaire et surprendre. La Reine, ainsi nommée parce que Marie-Antoinette en goûtait l'Andante, retrouve ici toute sa galanterie spirituelle. Une intégrale qui s'impose désormais comme la référence de chambre du Haydn symphonique.

5. Delalande : Jubilate Deo, Te Deum & Confitebimur tibi, Deus
Michel-Richard Delalande (1657-1726) : Jubilate Deo S. 9 ; Te Deum S. 32 ; Confitebimur tibi, Deus S. 59. Mieke van der Sluis, Heidi Brunner, sopranos ; Gilles Ragon, Ian Honeyman, ténors ; Bernard Deletré, basse ; Ensemble vocal de Nantes ; La Grande Écurie et la Chambre du Roy ; Paul Colleaux, direction. Warner Classics / Erato, 2026.
Voilà l'une de ces rééditions qui font la valeur d'un catalogue patrimonial : la lecture des grands motets de Delalande par Paul Colleaux et La Grande Écurie et la Chambre du Roy, captée à l'origine pour Erato, retrouve une visibilité numérique. Le Te Deum S. 32, partition cardinale de la liturgie royale, y est servi avec cette éloquence solennelle propre au Grand Siècle finissant, là où Delalande synthétise le double héritage de Lully et de la motet polyphonique italienne. La distribution vocale, où l'on retrouve quelques voix marquantes du baroque français des années 1990, témoigne d'un état du goût et d'une école d'interprétation dont on mesure aujourd'hui la cohérence. Une page de l'histoire phonographique du baroque qu'il était temps de remettre en circulation.



