Hommage à Pēteris Vasks pour ses 80 ans : réédition de trois albums

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Pēteris Vasks (°1946) : Symphonies n° 2 et n° 3 ; Concerto pour violon et orchestre ‘Tālā gaisma’ (Distant Light) ; Concerto pour violoncelle et orchestre n° 1 ; Pater Noster ; Dona nobis pacem ; Missa. John Storgårds, violon ; Marko Ylönen, violoncelle ; Orchestre Philharmonique de Tampere, direction John Storgårds ; Orchestre de chambre d’Ostrobothnie, direction Juha Kangas ; Chœurs de la Radio de Lettonie et Sinfonietta Riga, direction Sigvards Klava. 2002, 2006 et 2007. Notice en anglais. 207’ 35’’. Un album de trois CD Ondine ODE 1482-2T.

Ce jeudi 16 avril, le compositeur letton Pēteris Vasks fêtera ses 80 ans. À cette occasion, on est heureux de retrouver, dans un album de trois CD, des gravures de pages symphoniques et concertantes, auxquelles s’ajoute de la musique sacrée, le tout publié il y a une vingtaine d’années chez Ondine. Ce créateur, parmi ceux qui comptent dans la musique de notre temps, est le fils d’un pasteur baptiste, et a été baigné dans le contexte de la musique d’église, mais aussi dans celui des limites imposées par l’ancienne Union Soviétique. Vasks a étudié le violon dans son pays natal et la contrebasse en Lituanie. Avec ce dernier instrument, il a occupé des postes dans plusieurs orchestres, tout en commençant à composer, essentiellement de la musique de chambre et des œuvres vocales, et à enseigner. D’abord influencé par Lutoslawski, Górecki, Penderecki ou Crumb, Il se construit peu à peu un style personnel, qui combine une écriture tonale avec des techniques récentes et emprunte à des éléments du folklore letton.  C’est à partir des années 1990 et de l’indépendance de son pays que Vasks prend sa vraie dimension de compositeur, qui va bientôt lui valoir une reconnaissance internationale. Les trois disques réunis ici sont des témoignages de sa féconde créativité au cours des années 1991 à 2005. 

Le Concerto pour violoncelle de 1994, dédié au Lituanien David Geringas (gravure de référence pour Conifer en 1997, avec la Philharmonie de Riga, dirigée par Jonas Aleska) est marqué, comme Vasks l’a lui-même précisé, par les décennies de souffrances de la Lettonie sous l’ère soviétique, et par la résilience du peuple pour les surmonter. Cinq parties, enchaînées dans une construction symétrique, deux Cantus ouvrant et concluant l’œuvre, et deux Toccata avec un Monologue central, créent une atmosphère lyriquement engagée, avec des moments de force, de l’ironie à la manière de Chostakovitch et des passages d’une beauté sereine. Le violoncelliste finlandais Marko Ylönen sert avec fougue les contrastes intenses, mouvementés, passionnés ou douloureux, l’Orchestre de Tampere, deuxième ville en importance du pays de Sibelius, lui apportant, sous la baguette de John Storgårds, un partenariat adéquat.

On retrouve John Storgårds (°1963), cette fois en tant que soliste, dans « Distant Light », le concerto pour violon et cordes de 1997, véritable chef-d’œuvre, composé pour Gidon Kremer, qui l’a gravé pour Teldec avec la Kremerata Baltica deux ans plus tard. Plusieurs solistes se sont très vite emparés de cette partition inspirée. En présentant la version de Vadim Gluzman avec l’Orchestre de la Radio finlandaise, dirigé par Hannu Lintu, parue chez BIS (récompensée par un Millésime Crescendo 2020), Olivier Vrins écrivait, le 20 juillet de cette année-là : son succès s’explique par ses thèmes éthérés et méditatifs où prédomine le mode mineur, mais aussi par la richesse des contrastes engendrés par des épisodes dramatiques d’une tension émotionnelle qui rappelle de loin certains mouvements lents ou scherzos de Chostakovitch. La puissance évocatrice du violon, qui se déploie dans de sublimes cadences, n’a d’égale que sa mélancolie et son lyrisme éperdu, Vasks ayant été influencé pour son écriture par les mémoires de Kremer, ses Kindheitssplitter, parus à Munich en 1993 (traduction française chez Actes Sud : Une enfance balte, 1999). On sort bouleversé de ce concerto dont Storgårds souligne tous les côtés émotionnels, avec l’Orchestre de chambre d’Ostrobothnie, qui se surpasse sous la baguette du Finlandais Juha Kangas, lui aussi violoniste de formation.  

Avant ces deux concertos, Vasks avait composé sa Symphonie n° 1 ‘Voix’, pour cordes, en 1990/91 (gravure chez BR Klassik, en 2020, par l’Orchestre de la Radio de Munich, sous la direction d’Ivan Repušić), qui marquait son grand retour aux formes tonales. La Symphonie n° 2  date de 1998/99 ; d’un seul élan de près de quarante minutes, elle fait écho, elle aussi, à la terrible époque soviétique, dans un style très expressif, parfois violent, avec des climax impressionnants, qui rappellent les accents tragiques de Chostakovitch ou ceux du Géorgien Kancheli. Cette commande de la BBC, créée aux Proms de 1999 par le Symphonique de Bournemouth mené par Yakov Kreizberg, s’inspire de chants populaires lettons et fait références à la nature, notamment à un chant d’oiseau. Elle est aussi une source d’espoir pour des temps meilleurs. On retrouve John Storgårds, à la tête de la Philharmonie de Tampere, pour une interprétation qui souligne les effets d’une orchestration imaginative.

Vaks écrit en 2005 sa Symphonie n° 3, poursuivant sa collaboration fructueuse avec la formation de Tampere et son chef John Storgårds, auquel le compositeur la dédie et qui en donne la première en novembre de la même année, avant de l’enregistrer dans l’église Saint Jean de Riga, en janvier 2007. Vasks décrit le contenu, d’une seule et vaste coulée, comme un message à la beauté du monde de Dieu, à la destinée de l’humanité et du peuple, et aux idéaux d’amour et de loyauté.  Les éléments lyriques parcourent cette quarantaine de minutes, nourries de dramatisme et de désolation, mais aussi, en fin de parcours, d’une force d’espoir que divers instruments, mis en valeur (cor anglais, clarinette, flûte alto), viennent peu à peu apaiser pour la conclusion qui évoque le calme des plaines et un oiseau solitaire.  On notera l’existence de gravures de ces deux symphonies par l’Orchestre symphonique de Liepaja (une cité lettonne), sous la direction d’Altvars Lakstigala, natif de Riga. La Symphonie n° 2 est parue sous étiquette Odradek en 2015, la n° 3 chez Wergo en 2016.

Le troisième CD, gravé en 2007, propose trois pages de musique sacrée. La notice reprend un long entretien qui date de cette époque, au cours duquel le compositeur évoque leur gestation. Le Pater noster (2001), qui dure un peu moins de sept minutes, est la première pièce sacrée de ses années de maturité, que son père lui avait suggérée. Vasks avait tardé à répondre à son souhait, composant d’abord quelques pièces pour le chœur de son église ; ce n’est qu’après son décès qu’il a écrit ce moment d’intense prière et de spiritualité concentrée. Le Dona nobis pacem (1996) se situe dans le même état d’esprit, avec une insistance sur la demande adressée au Tout-Puissant d’accorder la paix au monde. Un thème qui s’accompagne de l’espoir d’une humanité désarmée. Cette page de quatorze minutes était une demande de son compatriote Sigvards Klava (°1962) qui est à la tête, depuis trois décennies, du Chœur de la radio lettonne. La Missa (2000/05) a connu trois versions : a cappella, pour orgue et chœur, puis pour cordes et chœur. C’est celle que l’on entend ici : une liturgie traditionnelle, d’un grand dépouillement et d’une haute élévation, qui utilise le latin et se déploie dans l’espace comme un appel à l’universalité de la prière et à ses valeurs éternelles. L’interprétation, confiée à Sigvards Klava, à son chœur et à la Sinfonietta Riga, est remplie d’une lumineuse émotion et d’une touchante transparence vocale. Un disque de sérénité, proposé comme un message de spiritualité assumée. La réédition de ces trois CD s’imposait, en ce moment festif.

Son : 8    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 9

Jean Lacroix 

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