Lucilin dans la ville : Mathémusiques
United Instruments of Lucilin pousse son engagement en faveur de la musique contemporaine de différentes manières : Mathémusiques allie exploration conceptuelle et performance (il n’y a pas que la musique) et fait partie du cycle de concerts (Lucilin in the City) que l’ensemble met sur pied dans différents lieux de la ville (une façon de sortir du cadre institutionnel de la Philharmonie et de titiller des publics potentiellement différents) – dans le quartier historique de la Ville Haute, le Cercle Cité accueille plus souvent congrès et expositions qu’expérimentations sonores, en particulier lorsque le Master of Ceremony a le look, hollandais et contre-culturel, en vogue à la place du Dam au début des années 1970 (j’en ai encore des souvenirs, disons, agités).
Sur la petite scène face aux gradins, les musiciens, revêtus du cache-poussière blanc des laborantins, écoutent, avec autant d’attention que le public, l’argumentaire (débroussaillé et véhément) de Samuel Vriezen, revêtu du cache-poussière blanc du professeur allumé (il est écrivain, pianiste, poète et compositeur) : Tom Johnson (il apprend de Morton Feldman ou de John Cage tout autant que des mathématiciens modernes et des philosophes antiques) s’intéresse au matériau musical de base (c’est un minimaliste, option formaliste – ses articles dans The Village Voice font découvrir Steve Reich ou Philip Glass), avec logique, humour (parfois aussi métacommunication, comme dans The Four Note Opera, où les chanteurs explicitent à haute voix certaines réflexions intérieures, telles « le ténor n'a presque rien à dire » ou « je dois me concentrer ») et algèbre ; dès Nine Bells, en 1979 (soit peu avant son installation à Paris), le compositeur américain met en place des procédés mathématiques, plus exactement des structures raisonnées et logiques, sur lesquelles il s’appuie pour créer.
Self-Portrait, qui débute le concert, pour instrumentistes et déménageur de boîtes, voit Vriezen poser, accoler, déplacer, permuter, empiler, superposer, espacer, ordonner des cartons dont une face présente une note sur sa portée : les musiciens jouent la partition en continuelle recomposition, les notes se succèdent, s’allongent, raccourcissent, imposent des silences, montent ou descendent et, l’air de rien, sans théorie explicite, un apprentissage se met en place, visuel et sonore, leçon de solfège élémentaire – en même temps qu’une mélodie se construit, primitive et élégante.
« La musique est le plus souvent inefficiente. Elle met en œuvre plus d’idées que nécessaire, prend plus de temps que nécessaire, réclame plus d’énergie que nécessaire de la part des interprètes, exploite plus d’instruments que nécessaire et ne constitue généralement pas un bon modèle pour une société moderne avec un haut niveau de productivité. » Alors Johnson produit « le plus possible avec les moindres moyens possibles pour être le plus efficace possible » : trois instruments, une note, deux octaves, 296 variations (montant ou descendant, rythme et couleur), c’est la matière de Maximum Efficiency, nouvelle monstration de rationalité ostensible. Un sommet est atteint avec Narayana's Cows, en référence à la suite du mathématicien indien du 14ème siècle Narayana Pandita, qui considère un troupeau débutant avec une seule vache la première année et où chaque animal donne naissance à un veau par an à partir de l'âge de quatre ans : combien de vaches le troupeau compte-t-il, par exemple après 17 ans, se demande Johnson, qui illustre l’évolution du cheptel par sa partition (et la fait commenter entre chaque année/génération par le narrateur), en progression rigoureuse et à la croissance exponentielle – certes un peu moins rapide que celle de la suite de Fibonacci, mais suffisamment pour saturer le temps du concert.
Pétillant, Tango propose 120 permutations d’une mélodie jouée au piano (électrique et invité) sur un rythme argentin (le titulaire et sa collègue dansent sur scène), tandis que Linking, écrit cette fois par Samuel Vriezen (pour les 80 ans de Tom Johnson), use d’un jeu, à partir duquel les instrumentistes, suivant des instructions précises, relient entre eux les motifs inscrits sur leurs cartes : partie exploratoire, d’écoute et de réponse, il s’en dégage une langueur suave.
Chez Johnson, l’utilisation d’objets mathématiques répond à un souci d’objectivation, né d’une réaction à l’émotion débordante des courants romantique et expressionniste : le musicien américain (qui se définit volontiers comme trouveur) privilégie une musique « en-dehors de soi-même », excluant l’imprévisible, dérivée systématiquement de la formule mathématique – c’est elle qui recèle la beauté ; un peu à la manière, malgré tout poétique, des Exercices de style de Raymond Queneau.
Luxembourg, Cercle Cité, mercredi 26 avril 2026
Bernard Vincken



