La Belle au bois dormant de Charles Silver, enfin réveillée !

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Charles Silver (1868-1949) : La Belle au bois dormant, opéra en quatre actes et neuf tableaux, dont un prologue. Guylaine Girard (Aurore, La Reine), Julien Dran (Le Prince/Le Chevalier errant), Kate Aldrich (La Fée Urgèle/Dame Gudule), Thomas Dolié (Le Roi), Mathieu Lécroart (Barnabé), Clémence Tilquin (Jacotte/Le Page/La Fée Primevère), Adrien Fournaison (Éloi/Le Grand Sénéchal) ; Hungarian National Choir ; Hungarian National Philharmonic Orchestra, direction György Vashegyi. 2025. Documentation en anglais et en français. Livret en français, avec traduction anglaise. 128’ 57’’. Un livre-disque de deux CD Palazzetto Bru Zane BZ 1064. 

En 2016, le label Alpha proposait un album intitulé « Il était une fois… », articulé autour de contes de fées à l’époque romantique. On y trouvait des airs d’Offenbach, Rossini, Pauline Viardot ou Massenet, et de quelques autres compositeurs, peu connus et peu fréquentés. En tête de programme, l’air d’Aurore « Quelle force inconnue en ce jardin m’amène ? », tiré de la Scène 6 de l’Acte I de La Belle au bois dormant du Parisien Charles Silver, un inconnu au disque, était distillé avec subtilité par la si regrettée Jodie Devos, qui rendait grisantes les âmes des choses (qui) s’éveillent sous les grands arbres qui sommeillent. Qui aurait alors imaginé que cette interprétation délicate était en quelque sorte les prémices de la gravure intégrale de cette féerie lyrique de Silver, réalisée près de dix ans plus tard, du 7 au 9 janvier 2025, au Béla Bartók National Concert Hall du Müpa Budapest ? Il faut réécouter, chez Alpha, ces cinq petites minutes de pur bonheur vocal suscité par la voix de Jodie Devos, avant de se plonger dans l’univers du présent livre-disque.

Charles Silver, qui fut un élève de Théodore Dubois pour l’harmonie et de Jules Massenet pour la composition au Conservatoire de Paris, remporta, grâce à une cantate, le Grand Prix de Rome en 1891. Il se fit une place dans les concerts de la capitale, et devint professeur d’harmonie au même Conservatoire en 1919, avant de sombrer dans l’oubli. Son catalogue se décline pourtant en œuvres orchestrales, en mélodies, et surtout en opéras, parmi lesquels on citera La Mégère apprivoisée (1922) et Quatre-Vingt-Treize (1936), d’après le roman de Victor Hugo. Le mélomane curieux ira écouter, sur l’album So romantique ! de Cyrille Dubois (Alpha, 2022), un air extrait de l’acte III de son opéra Myriane (1913). Cette maigre moisson s’enrichit considérablement avec la première gravure mondiale de La Belle au bois dormant, dont la création eut lieu le 8 janvier 1902, sur la scène du Grand-Théâtre de Marseille. 

Pour ce conte de Perrault paru en 1697, on a l’incontournable ballet de Tchaïkowsky (1890), que Michele Carafa avait précédé d’un opéra (1825), Hérold d’un ballet-pantomime (1829) ou Lecocq d’un opéra-comique en trois actes (1900), créé aux Bouffes-Parisiens sans grand succès. C’est peu, en soi, pour un sujet si poétique, même s’il existe aussi un poème symphonique de Bruneau (1887), une mélodie de Debussy (1890) et une romance de Missa (même année). Chez Charles Silver, le texte du livret est un poème, remarquable, de la main de Michel Carré et Paul Collin, qui ont eu la bonne idée d’imaginer qu’Aurore serait endormie par un baiser (c’est plus doucement romantique), puis réveillée de la même manière. Ils ont aussi ajouté une petite intrigue sentimentale parallèle, qui offre de la légèreté comique. Silver, qui dédia son opéra à son épouse, la cantatrice Georgette Bréjean (nous en reparlerons plus avant), créatrice du rôle, s’est révélé inspiré : la partition est délicieuse, de bout en bout, c’est un petit bijou de délicatesse et de finesse, avec des airs qui accrochent l’oreille, des leitmotivs pour les personnages, de nombreuses pages brillantes réservées à l’orchestre (La Chasse, qui ouvre l’Acte II, est superbe), et des danses qui ponctuent l’intrigue. On se demande comment un opéra aussi passionnant et réussi est demeuré à ce point négligé. Grâces soient rendues à Bru Zane pour cette résurrection !  

Dans la gravure réalisée à Budapest (une version scénique a été donnée, avec succès à l’opéra de Saint-Étienne en avril dernier, dans une autre distribution et des chœurs locaux, sous la baguette de Guillaume Tourniaire), le plateau vocal est remarquable. Il est majoritairement francophone, et le texte, bien construit, est servi à merveille, notamment par Clémence Tilquin, chargée du rôle parlé de la Fée Primevère, tâche remplie avec une clarté de la diction qui est une leçon, cette soprano tenant aussi deux autres petits rôles. Il faut l’écouter à la plage 22 du premier CD, lorsqu’elle raconte, dans l’ultime scène de l’Acte I, l’endormissement d’Aurore, au sein d’un climat baigné de magie. En choisissant de l’évoquer avant les autres protagonistes, notre intention est de souligner à quel point, chez Bru Zane, le prononcé de la langue est toujours pris en considération. C’est le cas pour le reste de la distribution, chacun(e) se voyant attribuer deux ou trois rôles. Aurore, c’est la soprano Guylaine Girard (qui est aussi la Reine). Elle évolue, toute en fraîcheur gracieuse et en séduisante finesse. Elle est, elle aussi, émouvante dans l’air que Jodie Devos avait sorti de l’ombre. Le ténor Julian Dran, qui incarne le Prince, ainsi que le Chevalier errant, celui qui donne le baiser qui endort, confirme son habituelle générosité vocale. En Fée Urgèle, qui jette le sort, et en Dame Gudule, la mezzo-soprano Kate Aldrich cultive l’acuité dramatique. Le baryton Thomas Dolié, le seul qui n’ait pas d’autre rôle, donne au Roi une vraie dimension aristocratique. Les autres protagonistes, légers ou comiques, sont parfaits. Une distribution idéale ! 

L’orchestre hongrois est remarquablement mené par György Vashegyi, qui a déjà signé pour cette collection de livres-disques, d’excellentes versions du Roi d’Ys de Lalo, de Phèdre de Lemoyne, de Werther de Massenet (version baryton) et de Psyché d’Ambroise Thomas. Le chef et ses musiciens assurent avec justesse toute l’élégance de cette partition chatoyante, en dessinent les couleurs avec un art consommé, les fréquentes interventions instrumentales étant soignées et souvent subtilement valorisées. C’est un régal de bon goût, de classe et de raffinement. Les chœurs sont remarquables, et, même si (rarement !) leur français n’est pas tout à fait impeccable, on connaît des ensembles francophones qui en font moins de cas.

On saluera, comme toujours chez Bru Zane, le soin apporté à la présentation, avec des illustrations bienvenues, et l’intérêt majeur de la documentation. Alexandre Dratwicki se charge d’évoquer l’opéra et sa création. Vincent Giroud dresse un portrait de la soprano colorature Georgette Bréjean (1870-1951), épouse de Silver en 1900, en secondes noces après veuvage. Elle connut maints succès, en particulier dans Massenet, dont Cendrillon, et donna la première de Sapho, à la Monnaie de Bruxelles en 1903. Un article d’Étienne Jardin est consacré au Grand-Théâtre de Marseille, plus précisément au mandat de son directeur, Paul Lan, qui accueillit à l’époque des actualités lyriques avant leur création parisienne. La presse du temps est aussi mise à contribution avec un texte du Monde artistique du 12 janvier 1903, quelques jours après la création. Le critique Émile Trépard y insiste sur la qualité de l’orchestration et la séduction de l’ensemble. Voilà un nouveau fleuron, le 47e de cette collection dédiée à l’opéra français, à inscrire à l’actif du Palazzetto Bru Zane. Cette résurrection d’une partition totalement oubliée est brillante et ne pourra que rendre heureux les mélomanes qui vont se régaler de ce conte féerique. Il faudrait pouvoir poursuivre l’exploration du catalogue de Charles Silver. Qui nous rendra son hugolien Quatre-Vingt-Treize ?    

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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