Philippe Cassard, retour à Gerberoy sous le signe de Schubert

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À l'approche de la 20e édition des Moments Musicaux de Gerberoy en 2026 — festival retenu dans le Guide des Festivals 2026 de Crescendo Magazine —, Philippe Cassard retrouve la direction artistique d'un rendez-vous qu'il avait fait naître, sous un autre nom, voici tout juste trente ans. Pianiste de renommée internationale, héritier de Nikita Magaloff, schubertien de longue date, essayiste (« Schubert », Actes Sud, 2008), il imagine pour ce village classé parmi « Les plus beaux villages de France » un fil rouge viennois et schubertien — et une affiche qui réunit Elisabeth Leonskaja, Samuel Hasselhorn, Paul Lay, Julie Depardieu, le Trio Sora et de jeunes talents prometteurs. Entretien.

En 1996, vous avez co-fondé les anciennes Estivales de Gerberoy. Trente ans plus tard, vous reprenez la direction artistique des Moments Musicaux. Que représente pour vous ce « retour aux sources » et quel héritage souhaitez-vous perpétuer ou transformer ?

En effet, il y aura exactement 30 ans en octobre prochain qu'Éric Slabiak (violoniste, compositeur de musiques de films) et moi rendions visite au maire de Gerberoy de l'époque, Louis Vallois, et lui proposions d'organiser ces Estivales de Gerberoy lancées en juin 1997. La thématique singulière était de se poser chaque année dans un pays d'Europe et de marier, dans les mêmes concerts, des musiques « savantes » écrites — ce que nous appelons commodément « musique classique » — et leurs ascendantes populaires, traditionnelles, folkloriques, et donc « transmises ». Nous pouvions faire se rencontrer le violoniste Julian Rachlin et le Taraf de Haïdouks, venu de Transylvanie, Giovanna Marini et Aldo Ciccolini, Jordi Savall et les chanteurs catalans de l'ensemble Tekameli, Paul Badura-Skoda et un duo de Schrammelmusik de la Basse-Autriche, Cora Vaucaire et Michel Portal, etc. Les Estivales de Gerberoy ont rapidement fidélisé un public friand de ces décloisonnements festifs et féconds. Nous avons quitté la direction artistique (de notre plein gré) en 2003. Malheureusement la « sauce n'a pas pris » avec nos successeurs, et les Estivales ont rendu l'âme peu de temps après. Le violoniste Nicolas Dautricourt a inventé les Moments Musicaux en 2007, plus intimistes, plus courts, mais il a tenu bon avec talent et charisme durant une quinzaine d'années.

Bien que redoutant le côté chronophage dévorant de l'organisation d'un festival, même de taille modeste — pour mémoire, après les Estivales de Gerberoy, j'ai été directeur artistique durant 10 années des Nuits Romantiques du Lac du Bourget, puis 6 années du festival de Fontdouce, enfin des Plages Musicales d'Hardelot —, j'ai accepté de reprendre le flambeau des Moments Musicaux de Gerberoy, à la demande de l'ex-maire Pierre Chavonnet et de Claudine Chilinsky, nouvelle maire et présidente de l'association organisatrice. Avec d'autant plus de plaisir que Gerberoy est un petit paradis hors du temps et de l'agitation du monde, un havre de beauté, de silence et… de musique ! Le patrimoine est quasi millénaire, et je suis amoureux des vieilles pierres, de l'histoire, de la mémoire. Le souvenir de ces années 1997-2003 restait très fort : comment résister à l'attrait de ce village couvert de roses et niché au creux d'arbres bi- et tri-centenaires, dans lequel les déambulations d'un jardin à l'autre, d'un salon de thé à l'autre, étaient agrémentées d'un concert sous la Halle ou dans la Collégiale ? Je voudrais retrouver cette excitation ressentie en voyant le public ressortir des concerts ému et enthousiaste, j'ai envie de bâtir des programmations séduisantes et originales ouvertes à tous les publics. Et puis, vous savez : j'adore assister aux concerts de mes collègues, que ce soit à Paris, Londres, Berlin ou Gerberoy. J'adore les artistes, je connais pour les vivre moi-même leurs tensions d'avant-concert, leur adrénaline, leur concentration, leur désir de trouver le moment de grâce, parfois très fugace, où l'on s'oublie dans la musique pour faire jaillir la vérité d'une œuvre.

Vous avez fait le choix fort de dédier de manière pérenne ce grand week-end de musique à Franz Schubert. Comment ce « fil rouge » schubertien guidera-t-il la programmation des prochaines éditions, au-delà du 20e anniversaire en 2026 ?

Tout d'abord, il n'y a pas de lieu susceptible d'accueillir un orchestre symphonique. En revanche, la Collégiale Saint-Pierre est idéale pour la musique de chambre, son acoustique est exceptionnelle, au premier comme au dernier rang. Mon tropisme schubertien (!) va pouvoir s'exprimer pleinement aux Moments Musicaux de Gerberoy. Ce n'est pas seulement Schubert que l'on va célébrer, mais les musiques viennoises (ou composées à Vienne) avant Schubert, à son époque et après, jusqu'à nos jours. Des dizaines de compositeurs, donc : Haydn, Salieri, la famille Mozart, Hummel, Carl Philipp Emanuel Bach, Beethoven, Brahms, les années viennoises de Schumann et de Chopin, les transcriptions de Liszt, la Seconde École de Vienne, et puis Wolf, les Strauss, Korngold, Alma et Gustav Mahler, etc. Avec l'idée que Schubert serve toujours de point de départ ou d'appui, par les poètes qu'il a mis en musique, par les formes et les genres qu'il a abordés, les compositeurs qu'il a influencés ou qui l'ont influencé. Je préviens cependant qu'il me faudra canaliser mes ambitions et ma fringale programmatique parce que la taille du festival et le nombre des concerts ne sont pas vraiment extensibles, en tout cas pas pour le moment. Je procéderai donc par petites touches ! Ce n'est qu'au bout de 5 ou 6 éditions des MMG que l'on pourra commencer à se faire idée de la mosaïque que j'ai envie de recomposer autour de Schubert.

L'affiche 2026 est annoncée comme « luxueuse » et « fédératrice de publics hétérogènes ». Comment avez-vous conçu cet équilibre entre des légendes comme Elisabeth Leonskaja, des artistes reconnus (Julie Depardieu, Paul Lay, Samuel Hasselhorn) et de jeunes lauréats prometteurs (Paul Lecocq, Maxime Grizard) ?

Établir une programmation, c'est, du moins pour moi, ce qu'il y a de plus facile, j'y pense très longtemps en amont et les petits cailloux s'ajustent peu à peu les uns aux autres. C'est aussi exaltant que possiblement frustrant. Exaltant parce que j'aime rechercher cet équilibre dont vous parlez, frustrant car je redoute que mes choix premiers des musicien(ne)s auxquel(le)s j'ai pensé se heurtent à l'indisponibilité de tel ou telle. Faire confiance à la jeune génération qui recèle tant de talents extraordinaires est une question de morale. J'ai eu aussi 25 ans et je n'oublie pas ce que je dois aux aînés qui m'ont soutenu. Paul Lecocq et Maxime Grizard sont promis à une grande carrière et je suis particulièrement heureux de les réunir dans ce programme qu'ils ont spécialement conçu pour les Moments Musicaux de Gerberoy. J'ai connu Lisa Leonskaja à Vienne en… 1983, lorsque j'étais étudiant à la Hochschule für Musik ; elle venait de s'installer (en 1978) et jouait souvent en récital, ou avec le Quatuor Alban Berg. 43 ans plus tard, un simple SMS avec des photos de Gerberoy a suffi à la convaincre d'y faire halte pour ce récital. Et quel programme magnifique, au plus haut degré émotionnel, avec ces ultimes sonates composées par Mozart, Beethoven et Schubert ! Je voulais ouvrir une programmation à des publics pas forcément connaisseurs de musique dite classique, mais qui, écoutant le grand pianiste de jazz Paul Lay improviser sur des thèmes de Schubert ou la comédienne Julie Depardieu lire des poèmes mis en musique par Schubert, ou encore d'excellents pianistes amateurs — et tous dans des lieux ouverts, jardins, halle —, auront peut-être envie de rester pour écouter Lisa Leonskaja, le baryton allemand Samuel Hasselhorn ou le Trio Sora.

Le festival mise sur l'ouverture et l'éclectisme, incluant du jazz (Paul Lay) et une commande d'œuvre inspirée d'un Lied de Schubert au jeune compositeur Tobias Feierabend. Quelle est la place de la création et du dialogue entre les genres dans votre vision du festival ?

Si ces Moments Musicaux nouvelle manière sont amenés à perdurer, mon souhait est de demander chaque année à un(e) compositeur(trice) de travailler à partir d'un Lied de Schubert de son choix (ou de plusieurs Lieder, comme c'est le cas de Tobias Feierabend) et de composer une œuvre d'une durée de 5 à 8 minutes pour un(e) soliste ou un ensemble (du duo à un petit orchestre de chambre) de la programmation. Je voudrais alterner les esthétiques, les nationalités, les générations. Mais je suis résolument partisan de l'avant-garde : j'ai été biberonné, plus jeune, à Berio, Cage, Stockhausen, Boulez, plus tard à Murail, Grisey, Manoury. Je n'ai jamais retourné ma veste, même si j'aime aussi des compositeurs moins radicaux, comme Thomas Adès, ou certaines œuvres de Jörg Widmann. À travers cette commande, je veux proposer au public un art moderne, d'aujourd'hui, pas un retour stérile et populiste à la tonalité. Il y a Sofiane Pamart, Einaudi et les néo-tonaux pour ça. Tobias Feierabend, en 5 minutes, a su créer une féerie sonore, un alliage piano-cordes absolument irréel. Je n'ai fait que lire sa toute nouvelle partition, mais en l'écoutant intérieurement, j'étais déjà conquis.

Gerberoy est un « écrin d'authenticité », classé parmi « Les plus beaux villages de France ». Comment le cadre — la Collégiale Saint-Pierre, la Halle et les jardins aux rosiers grimpants — s'intègre-t-il dans l'expérience musicale que vous proposez ?

Je voudrais que le temps d'un grand week-end (du vendredi soir au dimanche soir), tout le village bruisse et jase de musiques, que le public s'enferme littéralement « dans » Gerberoy et ne veuille pas en sortir. Qu'il passe des jardins du Sidaner où il a entendu proférer des poèmes, au Jardin Henri IV parce que des notes de guitare s'en échappent, puis fasse halte sous la Halle car il y a un pianiste de jazz en pleine impro, et enfin monte vers la Collégiale pour découvrir des Lieder ou une Sonate de Schubert. Qu'il n'y ait, pour ainsi dire, presque pas de pause d'un concert à l'autre, pas d'échappatoire possible hors le temps de humer le parfum des roses et de savourer un cake à la terrasse d'un salon de thé.

Vous avez un lien profond avec Schubert, en tant qu'interprète et auteur d'essais. Qu'est-ce qui fait que l'œuvre du compositeur viennois reste une source d'inspiration inépuisable pour vous ?

La vie d'un musicien est faite de fidélités et de découvertes, d'explorations, de tâtonnements, d'affinités électives. Justement, mon cher maître Nikita Magaloff comparait le répertoire à un jardin : ne jamais oublier d'en cultiver les plus belles roses, de les tailler sans cesse, de faire évoluer l'arbuste au long des années. Mais veiller conjointement à planter de nouvelles variétés, des fleurs plus rares, des plantes inconnues. J'ai aimé Schubert à 8 ans, je jouais les 3e et 4e Impromptus D. 899. Et cet amour spontané d'enfant ne m'a plus quitté, il a juste changé d'intensité, de forme, de compréhension au fur et à mesure que je découvrais et jouais sa musique. Après plus de 50 ans de compagnonnage musical avec Schubert, j'en ai tiré la conclusion suivante : avec lui, inutile de faire le malin, de jouer au séducteur, de se contenter d'avoir une belle sonorité ou de ne faire confiance qu'à son instinct. Ça ne marchera jamais. Pour que l'interprète — moi ou un autre — puisse nous parler de Schubert, il faut se plier à un très patient travail de spéléologue consistant à connaître toute sa musique, à repérer toutes ses ramifications jusqu'aux notes les plus mineures (et il y en a aussi quelques-unes, croyez-moi !). Et puis lire les 630 poésies qu'il a mises en musique pour saisir et recomposer un peu de son imaginaire. C'est ainsi, me semble-t-il, que l'on parviendra à trouver, puis à façonner, travailler, patiner le son de cette musique, à saisir sa juste respiration, son phrasé le plus naturel, et, au-delà, à puiser tout au fond de soi l'émotion originelle du message de Schubert. Ses Lieder, sa musique pour piano seul et à 4 mains, les chœurs d'hommes, sa musique de chambre ne s'exprimeront jamais mieux que dans des lieux appropriés, en vase clos, où l'on est près des musiciens, où l'on peut entendre le chanteur respirer et la veste du violoncelliste frôler l'instrument, où l'on n'assiste pas juste à un concert mais où l'on y participe mentalement, physiquement, émotionnellement. Car cet incroyable nuancier des émotions qui émanent de la musique de Schubert doit franchir de très petites distances pour parvenir simultanément à nos oreilles et à notre cœur, et nous faire vibrer et, peut-être, pleurer. Et Gerberoy offre cet écrin à Schubert.

Les Moments Musicaux de Gerberoy — 20e édition Vendredi 19, samedi 20 et dimanche 21 juin 2026 Collégiale Saint-Pierre, Halle et Jardin Le Sidaner — 60380 Gerberoy Renseignements : 03 44 46 32 20 Site officiel : www.lesmomentsmusicauxdegerberoy.com

À retrouver dans le Guide des Festivals 2026 de Crescendo Magazine.

Crédits photographiques : © Lucy Boccadoro.j

Propos recueillis par Pierre Jean Tribot

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