Kantorow, l’ONCT et Peltokoski : la jeunesse au service des grands chefs-d’œuvre de Beethoven et de Mahler
Après un concert « à domicile » et la veille d’une tournée au Japon, l’Orchestre national du Capitole de Toulouse (ONCT) se produisait pour la deuxième année consécutive à la Philharmonie de Paris, sous la direction de son directeur musical Tarmo Peltokoski, et avec en soliste Alexandre Kantorow, dans un programme qui demande de la maturité. Fort heureusement, ni le chef ni le pianiste, guère plus d’un demi-siècle à eux deux, n’en manquent, malgré leur âge. Ils font au contraire sans aucun doute partie de ces « âmes bien nées » dont Corneille a dit que, pour elles, « la valeur n’attend point le nombre des années ».
En première partie, le Quatrième Concerto de Beethoven, qui ouvre une nouvelle ère dans les rôles respectifs du soliste et de l’orchestre, nettement différenciés. Cela est perceptible dès la première phrase, exposée, contrairement aux usages, par le piano seul, et reprise par l’orchestre qui reprend son rôle habituel. Les interprètes jouent de cette différence, avec Alexandre Kantorow qui semble improviser, tandis que Tarmo Peltokoski conserve un tempo très stable (ce qui ne l’empêche pas de phraser superbement). Tout au long de l’Allegro moderato, le pianiste fera preuve d’une grande liberté, avec un jeu à la fois brillant et introspectif. Il donne l’impression de se raconter des histoires à lui-même, et de les vivre à fond, grâce à un orchestre qui réagit au quart de tour à ses impulsions. Sa virtuosité est à la fois fulgurante et naturelle. La cadence, à cet égard, est époustouflante. Alexandre Kantorow la transforme en mini drame haletant.
L’Andante con moto est l’un des mouvements de concertos les plus marquants de toute la littérature, avec un contraste frappant entre l’orchestre qui joue un rythme pointé, fort et staccato, à l’unisson, et le piano qui répond par un cantabile (« chanté ») joué doucement. Les interprètes exacerbent ce contraste : le chef fait sonner presque sèchement les grandes masses sonores, tandis que le soliste se fait introspectif, d’une tendresse infinie. Ce mouvement est en réalité comme une longue introduction au Rondo final, dans lequel l’énergie accumulée éclate, d'abord avec une certaine retenue, puis plus franchement. Dès lors, tout n’est plus que joie.
L’ovation du public pour Alexandre Kantorow est digne des stars ! En bis, il joue deux des dernières pièces de leurs compositeurs respectifs : un ineffable Intermezzo op 117 N° 1 de Brahms, dans un tempo particulièrement lent, puis un éblouissant Vers la flamme, op. 72, de Scriabine, avec un début tellement surprenant que nous nous demandons si ce n’est pas une improvisation.
L’avant-veille, dans cette même salle, Simon Rattle, âgé de soixante-et-onze ans, dirigeait la symphonie la plus juvénile de Mahler (la Quatrième). Ce soir, c’est au tour de Tarmo Peltokoski, vingt-six ans, de s’attaquer au monument métaphysique qu’est la Sixième. D’une durée d’environ 80 minutes, elle nécessite un orchestre considérablement fourni : sur scène, il y a 59 cordes, 23 bois, 20 cuivres, 6 percussionnistes, 2 harpes et 1 célesta, soit 111 instrumentistes.
Elle est sous-titrée « tragique » (par le compositeur lui-même), et elle a un côté autobiographique. L’Allegro energico, ma non troppo, serait son propre portrait et celui de son épouse Alma. La sûreté du geste (il dirige certes avec la partition, mais sans presque la regarder), et l’autorité de Tarmo Peltokoski sont impressionnants. Sans forcer le trait, il obtient une interprétation vivante, contrastée, haute en couleurs. Ce mouvement, comme toute la symphonie, est du pur Mahler. Il a un côté implacable avec son ostinato de contrebasses, mais réserve aussi de réelles surprises, comme ces interventions, qui reviendront dans d’autres mouvements, de cloches de troupeau. Le Scherzo, qui évoque les jeux des enfants du couple, commence dans la même énergie qu’a fini l’Allegro. À voir Tarmo Peltokoski diriger, on a du mal à croire qu’il y a quelques mois il a dû annuler des concerts tellement il était épuisé. Bien lui a pris, car visiblement il a retrouvé toute sa vigueur. Le travail sur les timbres est remarquable. L’Andante apporte un répit bienvenu avant le cataclysme final. Tarmo Peltokoski lui confère une merveilleuse sérénité, osant les nuances les plus extrêmes, et trouvant des sonorités envoûtantes.
Vient le Finale, le plus long mouvement jamais composé par Mahler. Il est pour le moins étrange. D’une grande complexité formelle, interprété comme ici il nous tient en haleine pendant une demi-heure. C’est toute une vie qui défile, avec ses joies, ses espoirs et ses drames, symbolisés par trois coups (ceux du destin) d’un énorme marteau, que le compositeur a conçu spécialement pour cette symphonie. Finalement, par superstition, il en supprimera un, pour n’en conserver que deux. Malheureusement, ce sont bien trois coups durs qu’il devra surmonter dès l’année suivante : il devra démissionner de l’Opéra de Vienne au printemps, perdra sa fille Maria, âgée de quatre ans le 12 juillet, et se verra diagnostiquer une maladie de cœur incurable quelques jours plus tard. Une des difficultés de ce mouvement (en plus de certains passages extrêmement ardus, et dont notre orchestre se sort impeccablement) est de canaliser les énergies de tous les instrumentistes, à la fois sur l’instant (pour l’équilibre) et sur la durée (pour la progression dramatique).
L’Orchestre national du Capitole de Toulouse est devenu indéniablement l’un des tout meilleurs en France : les cordes sont soyeuses, capables d’un mordant extrêmement homogène, tout comme les bois qui sont par ailleurs extrêmement colorés ; les cuivres sont ronds et équilibrés, et les percussions tout à fait à la hauteur de ce que leur demande Mahler. C’est un orchestre qui a une réelle identité sonore, et on voit bien (et on entend) que chaque musicien se sent vraiment réellement concerné.
Le public applaudit à tout rompre. Il sent bien qu’il est témoin, entre cet orchestre et ce chef, des débuts d’une aventure artistique qui pourrait s’avérer des plus enthousiasmantes.
Paris, Philharmonie (Auditorium Pierre-Boulez), 2 juin 2026
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Romain Alcaraz


