George Szell, l'autre legs : Decca, Philips et Deutsche Grammophon réunis

Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Egmont op. 84 ; Symphonie n° 5 ; Concerto pour piano n° 5. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Symphonie n° 34 ; Concertos pour piano n° 23 & 27. Johannes Brahms (1833-1897) : Symphonie n° 3 ; Concerto pour piano n° 1. Antonín Dvořák (1841-1904) : Symphonie n° 8 ; Concerto pour violoncelle. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Water Music & Royal Fireworks Music (arr. Hamilton Harty) ; Menuet d'Il pastor fido ; Largo de Serse (avec répétition inédite). Felix Mendelssohn (1809-1847) : Le Songe d'une nuit d'été (extraits). Franz Schubert (1797-1828) : Rosamunde (extraits). Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n° 2. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n° 4 ; Concerto pour piano n° 1. Clifford Curzon, piano ; Pierre Fournier, violoncelle ; Pilar Lorengar, soprano ; Klausjürgen Wussow, récitant ; Wiener Philharmoniker, Royal Concertgebouw Orchestra, London Symphony Orchestra, London Philharmonic Orchestra, Berliner Philharmoniker, New Symphony Orchestra of London, George Szell. 1949-1970. Notice en anglais. 10 CD. Decca Eloquence 4848296.
Avec cette George Szell Edition, Decca Eloquence rassemble pour la première fois en un seul ensemble le legs du chef hongro-américain pour les labels Decca, Philips et Deutsche Grammophon — soit l'essentiel de ses enregistrements de studio hors de la maison qui a fait sa légende discographique, Columbia/CBS, et en marge des sessions qu'il signa également pour EMI. Couvrant les années 1949 à 1970, ce panorama vient ainsi en complément des grandes sessions du Cleveland Orchestra, phalange que Szell avait sculptée pendant vingt-trois ans en cabinet d'orfèvre et dont la geste pour Columbia constitue aujourd'hui l'un des massifs centraux de l'enregistrement orchestral du XXᵉ siècle. Le coffret avance dès lors un argument implicite : que reste-t-il de Szell une fois dépouillé du paysage qui l'a rendu célèbre ? Or, si superstar il était aux États-Unis, le chef demeurait un familier de tous les grands orchestres européens — ce dont cette succession d'enregistrements offre le témoignage le plus éclatant.
En tête d'affiche, on retient les deux albums gravés avec le Royal Concertgebouw Orchestra d'Amsterdam — la Cinquième de Beethoven couplée à la Trente-Quatrième de Mozart d'un côté, la Deuxième de Sibelius particulièrement burinée de l'autre. La Cinquième beethovénienne s'impose sans doute comme l'une des plus grandes versions du catalogue : un souffle continu, un étagement des plans sonores d'une lisibilité magistrale, un orchestre en parade. La symphonie de Mozart se hisse à la même hauteur, complètement affûtée et dégraissée du superflu, dans une lecture qui aurait pu inspirer Harnoncourt — tant l'énergie et la vivacité en sont les maîtres-mots. Quant à la Deuxième de Sibelius, elle allie une rare profondeur à une puissance singulière, perceptible tant dans son énergie que dans sa granularité orchestrale.
À peine en dessous, on retrouve une autre galette Philips amstellodamoise réunissant des extraits du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn et de Rosamunde de Schubert. La précision quasi chirurgicale de la baguette, face à un orchestre d'un niveau stratosphérique — identité sonore sublime, transparence des pupitres absolument magnifique — fait de ces pages mendelssohniennes de grands moments, et il en va de même pour les extraits schubertiens. On admire également la Troisième de Brahms et la Huitième de Dvořák, gravées quant à elles pour Decca, mais qui conservent toutes les qualités de dégraissage et d'élan que l'on retrouve chez le Hongro-Américain.
Direction Londres ensuite, avec les albums qui jalonnent le compagnonnage avec Clifford Curzon. Le Premier Concerto de Brahms gravé avec le London Symphony en 1962 demeure, plus de soixante ans plus tard, l'un des sommets absolus de la discographie brahmsienne — non par démonstration mais par une intelligence partagée du discours, où chaque entrée d'orchestre semble prolonger la phrase pianistique au lieu de la commenter. Le Cinquième beethovénien avec le London Philharmonic est plus daté de facture, et le Premier de Tchaïkovski — étonnant document de 1949 avec le New Symphony Orchestra — vaut pour ce qu'il dit du jeune Szell discographique : déjà tout entier dans la verticalité. La Quatrième symphonie de Tchaïkovski avec le LSO (1962), sans Curzon, complète ce volet londonien d'une lecture nerveuse, dégraissée de tout pathos slave.
Deux escapades viennent refermer le coffret. À Vienne, d'abord, avec un Egmont enregistré en 1969 aux côtés de Pilar Lorengar et du récitant Klausjürgen Wussow — Szell traite cette musique de scène comme un drame compact, non comme un assemblage de pièces de concert, et le résultat fait aujourd'hui encore autorité. La même session viennoise vaut pour les Concertos n° 23 et 27 de Mozart avec Curzon : chambre élargie où le chef se tient en retrait sans jamais se dissoudre, classicisme aristocratique de bout en bout. Direction Berlin enfin, pour le Concerto pour violoncelle de Dvořák avec Pierre Fournier et les Berliner Philharmoniker (1961) — unique séance du chef pour Deutsche Grammophon, et depuis toujours l'une des immenses références du catalogue, par ce refus du pathos slave qui restitue l'œuvre à son architecture symphonique.
Restent les Water Music et Royal Fireworks de Haendel dans les arrangements de Hamilton Harty (LSO, 1961). Le baroque historiquement informé a depuis longtemps rendu ces orchestrations massives à leur fonction documentaire ; Szell y déploie pourtant un sens du rythme et de la coupe qui dépasse la seule question esthétique — et le bonus inédit, trente minutes de répétition à la Maison Decca, offre un témoignage rare sur sa méthode de travail. Document attachant, plutôt que jalon discographique.
L'appareil critique est à la hauteur de l'objet : la notice de Tully Potter, signature attendue dans ce genre d'entreprise, brosse un portrait précis et nuancé, accompagné de photographies de séances rarement reproduites.
Verdict. Pour les deux albums Concertgebouw, pour le Brahms 1 avec Curzon, pour le Dvořák de Fournier et pour cet Egmont viennois, le coffret s'impose comme un volet à part entière du legs de Szell — non un complément accessoire au monument Cleveland-Columbia, mais l'envers européen, plus souple, plus disponible, d'un perfectionniste qui ne se relâchait jamais.
Son : 9 — Livret : 9 — Répertoire : 10 — Interprétation : 10
Pierre-Jean Tribot



